La forme des Pains - un débat qui continue !(suite de la réflexion d'hier)
La forme des Pains - un débat qui continue !(suite de la réflexion d'hier)
On notera que les Deux Pains de Shavouot (Shtei HaLeh'em), le Talmud (Menah'ot 94a) ne présente pas de débat - il est explicitement indiqué qu'ils étaient carrés ou rectangulaires (merouba'ot) .
C'est seulement pour le Pain de Proposition ( Leh'em HaPanim ) qu'intervient la discussion concernant la forme exacte en trois dimensions, évoquée hier.
En effet, deux visions s'opposent, comme dit.
- l'avis de Rabbi H'anina, selon lequel le pain avait la forme d'une "boîte ouverte" (Kemin teiva proutsa). Il se composait d'une base rectangulaire plate avec deux parois verticales dressées à angle droit à chaque extrémité, ressemblant à la lettre "U" avec des coins carrés.
- l'avis de Rabbi Yoh'anan qui disait que le pain ressemblait à un "bateau qui tangue" (Kemin sefina rokedet). La base était étroite et les parois remontaient en diagonale vers l'extérieur, formant un "V" semblable à la coque d'un navire.
Pour garantir que ces pains ne s'arrondissent pas ou ne s'affaissent pas pendant la préparation, la Guemara explique qu'un système strict de moules (dfous) était utilisé.
La pâte était d'abord façonnée dans un moule.
Puis, elle était cuite dans le four à l'intérieur d'un moule adapté.
Dès sa sortie du four, le pain chaud était immédiatement replacé dans un autre moule pour figer sa forme angulaire (en "boîte" ou en "bateau") de manière permanente.
Ce procédé a donné lieu à une interéssante discussion : la forme des matzot, de nos jours.
Il s'avère qu'il s'agit d'une projection directe du débat concernant le Leh'em haPanim !
Expliquons.
Le Rambam (Lois sur les offrandes régulières et additionnelles - Temidin ouMoussafin, chap. 5, hal. 9), en statuant sur le Pain de Proposition (Leh'em HaPanim), tranche de manière catégorique :
> « Chacune de ces miches est carrée , car il est dit "Pain de Proposition" (Leh'em HaPanim), signifiant qu'il doit avoir de nombreuses faces (Panim) ».
La forme géométrique n'est donc pas fortuite ; elle est l'essence même de l'objet.
Rabbi Abraham Ibn Ezra (Commentaire court sur Exode 29,2) s'appuie sur une nuance linguistique pour distinguer le « pain azyme » ( Leh'em matsot ) de la « miche azyme » ( H'alat matsot ) - le premier serait intrinsèquement rond, tandis que la seconde serait carrée.
Cette analyse linguistique trouve un écho anthropologique profond lorsqu'on examine l'expression biblique « gâteaux azymes » ( ougot matsot ).
Comme le souligne l'auteur des responsa Yehouda Ya'alé (le rav Y. Assad, vol. I, §157), la racine du mot Ouga (עוגה) qui signifie gâteau ou miche, renvoie directement à l'action de tracer un cercle.
Le pain du désert, cuit dans l'urgence par des esclaves en fuite devenus nomades, prend naturellement la forme organique d'une galette circulaire.
La préférence pour la matza ronde s'ancre dans une vision où la perfection se trouve dans l'œuvre divine.
Le Pardès Yossef (Lévitique 2,4) rappelle que la forme circulaire est chère au Créateur - le ciel, les étoiles et la terre seraient circulaires, par exemple.
Cette observation est corroborée par les Tossafot (Avoda Zara 41a, s.v. Kekadour ) et par le Talmud de Jérusalem (Maasserot chap. 5, hal. 3), qui affirme qu'il n'existe aucune création naturelle de forme carrée depuis les six jours de la Création.
D'un point de vue symbolique, la matza ronde, façonnée à la main avec ses bords irréguliers, peut évoquer un espace transitionnel; objet organique tolérant l'imperfection matérielle.
Manger une matza ronde, peut être vécu comme un acte de reconnexion à un environnement primaire, naturel et sécurisant, qui échappe à la rigidité de l'intellect humain pour s'inscrire dans le rythme continu et sans rupture de la Création.
Il s'agit d'un pain - création de l'homme - qui se voit comme continuité, et surtout en harmonie avec la Création Divine.
À l'inverse, le carré est l'empreinte de l'homme sur le monde ; culture, cadre et structuration de l'égo.
Il n'existe que par l'architecture, la loi et la rationalité.
C'est ce que défendent les responsa Hitorerout Teshouva (vol. I, §234) et les resp. Zikhron Yehouda (§123) en rappelant que la forme carrée est la géométrie de la plus haute sainteté - elle est celle de l'Autel (Mizbéah'), des Téfilines, et bien sûr, du Leh'em HaPanim ! C'est l'acte humain par excellence qui est sanctifié.
C'est pourquoi ils ne voyaient pas d'inconvénient à la forme des matzot produites à la machine.
D'ailleurs, dans l'espace rituel, qui fonctionne souvent comme un support de traitement émotionnel, le carré impose un cadre.
Placer la pâte dans un moule strict (comme c'était le cas pour les pains du Temple comme dit) est une tentative de maîtriser l'informe .
Cette structuration rigide permet de contenir la pâte, l'empêchant de s'étendre et de fermenter.
Symboliquement, cela représente la maîtrise du H'ametz – souvent associé par nos Sages à l'ego débordant ou aux pulsions non canalisées (cf. p. ex. Rashi sur Berakhot 17b s.v. se'or shéba'issa ; Rabbenou Bah'ya, Kad HaKémah', s.v. Pessah' ; resp. Radbaz, vol. III, §546 ; Zohar, Re'aya Meheimna 40b ; Alshikh sur Exode 12, v. 13-20 ; etc.) – par l'imposition d'une limite normative et rassurante.
On passe ici de la survie nomade à l'institutionnalisation sédentaire, où la culture impose un cadre éthique à la nature brute.
C'est à la lumière de cette dichotomie que la controverse sociologique des XIXe et XXe siècles concernant la forme de la matza prend tout son sens.
L'invention des machines à matzot a industrialisé la forme carrée pour des raisons de standardisation.
Face à cela, refuser la matza carrée est devenu un acte de résistance identitaire.
Le rabbin hongrois, Rabbi Eliezer H'aïm Deutsch (1850-1916), auteur du resp. Pri HaSadé (vol. IV, §1), par loyauté envers son maître (le rav Assad auteur des resp. Yehouda Yaalé), d'une part, ainsi que le rav Shlomo Klugger de Brody (1785-1869) - auteur, entre autres, du resp. HaElef Leh'a Shelomo (Hashmatot, §32), d'autre part - s'opposaient farouchement à cette industrialisation au nom de la « coutume d'Israël ».
Cette insistance illustre parfaitement les mécanismes de construction de l'identité ; la communauté se cristallise autour d'une forme – la rondeur coutumière – pour marquer ses frontières et affirmer que l'efficacité technique ne doit pas effacer la mémoire historique incarnée par le geste humain.
En fin de compte, que la matza soit ronde comme le monde naturel ou carrée comme les pierres du Temple, peut-elle être neutre ?
Sa forme ne constituerait-elle pas un langage silencieux nous parlant de notre rapport à la tradition, de notre besoin de cadre et d'enveloppement, d'une part, comme dit hier, mais aussi, comme on l'a vu aujourd'hui, de la manière, peut-être, dont nous sculptons notre identité face à la modernité ?
A méditer.
Bonne journée.