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Article4 juillet 2025998 mots

Le Baton de Moïse - Voir le potentiel et faire jaillir la vie

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*Voir le potentiel et faire jaillir la vie*

A. Quel bâton Moïse devait-il prendre ?

Moïse reçoit l’ordre de prendre un bâton au moment où il doit parler au rocher.

Mais de quel bâton s’agit-il exactement ?

Le verset précise :

« Moïse prit le bâton de devant l’Éternel, comme Il le lui avait ordonné. »

(Nombres 20,9).

Le Rashbam (sur ce verset) nous rappelle qu'il n’existait qu'un seul bâton répondant à cette description précise – celui qui se trouvait devant l’Éternel, c’est-à-dire dans le Saint des Saints, auprès de l'Arche.

Ce bâton n’est autre que celui d’Aharon, qui avait fleuri et produit des fruits lors de l’épisode de la contestation de Korah'.

Comme le rapporte la Torah (Nombres 17,23-25), Moïse avait alors déposé les bâtons des chefs de tribu

« devant l’Éternel, dans la tente du témoignage »,

et seul celui d’Aharon avait miraculeusement fleuri, produisant des fleurs et des amandes.

Ce bâton avait dès lors été conservé en témoignage contre les rebelles :

« Pour être un signe pour les enfants de la rébellion »

(לְאוֹת לִבְנֵי מֶרִי - Nombres 17,25).

C’est dans cette logique que, tenant ce bâton en main, Moïse s’adresse au peuple par ces mots sévères :

« Écoutez donc, rebelles ! »

(שִׁמְעוּ נָא הַמֹּרִים, Nombres 20,10),

réutilisant le même terme que celui désignant les rebelles de l’épisode de Korah'.

Mais ici, un glissement se produit.

Moïse ne se contente pas de montrer le bâton fleuri comme symbole miraculeux de transformation et de vie émanant de la matière inerte, il frappe le rocher.

Et pas avec le bâton d’Aharon, mais avec son propre bâton, celui utilisé jadis en Égypte pour frapper le Nil, infliger les plaies, ou fendre la mer ; ce bâton qui était une sorte "d'objet de transition" qui a permis à Moshé d'exprimer son leadership.

B. Deux bâtons, deux pédagogies

Les Sages d'Israël perçoivent un écho de cette dualité dans un verset du prophète Zacharie (11,7) :

« Je pris pour moi deux bâtons : l’un que j’appelai No'am (Douceur), et l’autre H'ovlim (Sévérité). »

Un verset mystérieux, souvent interprété comme allusion aux deux voies pédagogiques ou politiques : la douceur patiente et la rigueur autoritaire.

Dans notre épisode, Moïse aurait pu illustrer la capacité de transformation silencieuse et féconde, celle d’un bâton sec capable de fleurir, tout comme un rocher peut donner de l’eau par la seule parole. C'eût été une sanctification du Nom Divin.

Mais au lieu de cela, il choisit le bâton de la sévérité, celui qui impose, celui de l'autorité verticale, transcendante.

Ce choix pédagogique est lourd de conséquences, ce n'est pas le leadership nécessaire à la conquête et à l'installation en Terre d'Israël ; Moshé ne pourra pas entrer.

C. Lecture pédagogique pertinente pour nous

Le contraste entre les deux bâtons, celui fleuri, et celui sec touche un point fondamental du développement éducatif : lever le bâton fleuri c’est croire au pouvoir du changement, de l'évolution, de l’intériorité en métamorphose, croire qu'un bâton peut fleurir et mûrir pour donner des fruits.

L'autre bâton impose son avis "parental", autoritaire, répond au lieu de faire émerger une réponse.

Les recherches en pédagogie confirment que l’enfant ou l’individu se transforme plus durablement par la reconnaissance que par la contrainte.

Des décennies de recherche en psychologie du développement, en pédagogie et en neurosciences montrent que la sévérité dans l’éducation, lorsqu’elle est dépourvue de chaleur, produit une obéissance immédiate, mais souvent au prix de l’estime de soi, de l’autonomie et du lien affectif. Dès les années 1960, la psychologue Diana Baumrind distingue le style autoritaire (sévérité sans chaleur), qui engendre chez l’enfant anxiété, passivité ou agressivité, du style autoritatif, combinant fermeté et bienveillance, associé à un développement plus équilibré. De nombreuses études, comme celles de Gershoff (2002) ou Steinberg (2005), confirment que les enfants éduqués avec douceur et exigence réussissent mieux académiquement, socialement et émotionnellement, tandis que la punition physique ou l’intimidation augmente les risques de troubles psychiques.

Les neurosciences (McLaughlin et al., 2014) montrent que l’éducation sévère active les circuits de la peur (amygdale) et inhibe ceux de la réflexion et de l’empathie (cortex préfrontal).

Déjà dans le Talmud (Baba Bathra 21a), une tension est exprimée entre Rav, qui impose un surveillant scolaire, et Shmuel, qui craint que cela n’écrase les élèves.

Les pédagogues modernes, comme Freinet ou Montessori, insistent eux aussi sur l’importance d’un cadre clair mais bienveillant, où l’enfant est encouragé plutôt que contrôlé.

Le psychologue Gordon Neufeld, spécialiste de l’attachement, souligne que l'autorité éducative ne peut s'exercer durablement que si elle s'enracine dans une relation de lien et de confiance : l’enfant suit naturellement l’adulte auquel il est attaché, pas celui qu’il craint. Selon lui, si on attend d'une fleur de tomate qui ne ressemble en rien à son fruit d'être ronde et rouge et qu'on lui exprime sa frustration qu'elle n'a pas l'air d'une tomate on n'atteindra rien de positif, ce qu'il faut lui donner est de la chaleur et de l'eau pour qu'elle puisse évoluer par elle-même.

On pourrait peut-être interpréter le principe des Maximes de Nos Pères « juge chaque personne favorablement » (Avot 1,6) comme un fondement éducatif : présumer la bonne volonté, faire confiance au potentiel de croissance de chacun.

Ainsi, le choix entre le bâton qui impose, qui devient serpent, qui fait peut d'une part - et celui qui fleurit, d'autre part, n'est pas seulement symbolique - il engage toute une vision de l’être humain et de la transmission.

Dans ce moment charnière de la traversée du désert, Dieu demandait à Moïse non pas d’imposer, mais d’inspirer.

Le peuple devait apprendre que la parole vraie est capable d’ouvrir même les cœurs les plus fermés, comme l’eau jaillit du rocher.

Moïse, en choisissant le bâton de la sévérité, manque l’occasion de transmettre cette leçon fondamentale.

Et nous, enseignants, éducateurs, parents, sommes appelés à chaque instant à faire ce choix entre le bâton qui fleurit… et celui qui frappe et ce n'est souvent pas évident !