Rav Elikan
Torah
Torah19 août 2022Questeur #17WhatsApp

Question

2) quelles sont toutes les raisons invoquées pour expliquer la mort des fils d’Aaron ?

Réponse du Rav Shmuel Elikan

A. La Torah nous donne la raison de la mort de Nadav et Avihou (1) :

« Les fils d'Aharon, Nadav et Avihou fils d'Aharon, prenant chacun leur encensoir y mirent du feu sur lequel ils jetèrent de l'encens et apportèrent devant l'Eternel un feu étranger (profane - esh zara) sans qu'Il le leur eût commandé. Et un feu s'élança de devant l'Eternel et les dévora, et ils moururent devant Dieu. […] Et Aharon se tut. »

Rabbi Issah'ar Beer Eilenburg (2) note que c'est la seule cause (l'apport d'un feu profane) et que toutes les autres causes sont des drashot qui n'ont rien à voir avec le sens obvie des versets.

B. Nos Sages, dans le midrash (3) nous enseignent cependant :

« A cause de quatre choses les fils d'Aharon périrent et dans chacun d'eux il est écrit le mot « mort » :

1) Car ils sont entrés saouls dans l'enceinte du Sanctuaire et il est dit [tout de suite après] (Vayikra 10:9) : « Tu ne boiras ni vin ni liqueur forte, toi, non plus que tes fils, quand vous aurez à entrer dans la Tente d'Assignation, afin que vous ne mouriez pas ».

2) Car ils sont entrés sans s'être lavés les mains et les pieds, et il est dit (Shemot 30:20) : « Pour entrer dans la Tente d'Assignation, ils devront se laver de cette eau, afin de ne pas mourir ».

3) Car ils sont entrés sans habits [= leur costume de service, particulier aux kohanim] et il est dit (Shemot 28:35) : « Aharon doit la porter lorsqu'il fonctionnera, pour que le son s'entende quand il entrera dans le saint lieu devant l'Eternel et quand il en sortira, et qu'il ne meure point ».

4) Car ils avaient des femmes, mais n'avaient pas d'enfants, et il est dit (Bamidbar 3:4) : « Or, Nadav et Avihou moururent devant l'Eternel, pour avoir apporté devant lui un feu profane, dans le désert de Sinaï ; ils n'avaient point eu d'enfants ».

C. Un autre midrash (4) ajoute :

« Rabbi Lévi dit : Nadav et Avihou étaient vantards, de nombreuses femmes étaient désespérées (agounot) et les attendaient et que disaient-ils ? Notre oncle paternel est roi, notre oncle maternel est prince, notre père grand-prêtre, et nous sommes chanceliers de la prêtrise, quelle femme nous vaut ? »

Selon cela, Nadav et Avihou n'étaient ni des scélérats, ni des impies, ils étaient très certainement pieux et justes, avaient de bonnes intentions , mais leur état d'esprit, un état d'impétuosité, de fierté et de supériorité les empêchaient d'avoir un lien correct tant avec Dieu qu'avec les hommes.

D. Cette impossibilité de créer un lien, une liaison, de sortir de soi-même amène inéluctablement à l'incapacité à réaliser ses bonnes intentions dans la réalité. Cette idée se retrouve dans beaucoup d'exégèses (5).

E. De manière similaire, Rabbi H'ayim Vital (6), nous enseigne, au nom du Ari, que leur mort n'est pas la conséquence d'une faute, ou une punition. Il s'agirait d'autre chose - ils furent complètement absorbés dans le monde Divin, sans possibilité de vivre ici-bas en même temps, parallèlement, dans la réalité humaine.

En effet, l'homme ne peut accéder au Divin sans y perdre ses « vêtements » qui l'empêchent de s'approcher plus, dans leur cas, leur corps, leur matière – c'est ainsi que se comprend l'enseignement talmudique (7) déclarant que leur corps resta intact, alors que leur âme brûla.

F. Le Rav Kook écrit ainsi (8) que suivre l'esprit de la Torah sans suivre ses lois constitue à fauter envers Dieu, comme Nadav et Avihou, puisque cela serait leur faute. Croire pouvoir s'approcher du Divin de notre manière, avec notre "amour propre" - c'est-à-dire la conscience de notre grandeur et nos grands idéaux, nos conceptions, sans se sentir astreint par la loi de la Torah n'est qu'un leurre. Accepter le paradigme, le vivre de l'intérieur, le ressentir et le sentir comme l'encens, voilà la clé de la réussite !

Le Rav Kook conclue qu'il faut joindre le courage, l'audace, la bravoure, la ténacité vivante de la jeunesse - qu'ont exprimé Nadav et Avihou - cette volonté d'Absolu, de spiritualité, avec un paradigme ordonné, un esprit d'ordre et d'expérience, attentif, prenant ses gardes, ayant plus de maturité. Seul ce lien entre spirituel et matériel saura amener la Rédemption et la continuité du Peuple Juif.

Il existe encore d'autres exégèses, mais je pense que celles-ci sont les principales.

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(1) cf. Vayikra chap. 10, vers. 1-3.

(2) Tzeida LaDereh', Vayikra, ad loc. qui note qu'on retrouve cela en Vayikra 16,1 et Bamidbar 26,61 ; ses propos sont également rapportés par Neh'ama Leibowitz dans son livre "En Méditant La Sidra", t. III - Lévitique, par. Shemini qui ajoute que ce sont des propos extrêmes.

(3) Cet enseignement revient à plusieurs endroits, cf. Eiyn HaDrash sur Vayikra Rabba éd. Mirkin, vol. II, par. 8, §6, n. 2 qui en signale la plupart.

(4) Vayikra Rabba 20, 6-9.

(5) cf. Midrash Torat Cohanim ad loc. qui dit qu'ils voulaient ajouter de l'amour à l'amour Divin et en ont fait trop ; Sforno, H'izkouni et Mesheh' H'oh'ma, sur le verset ; cf. Rav S.R. Hirsch, id., qui dit qu'ils ont ressenti au moment du dévoilement Divin un besoin d'amener leur propre offrande ; Rav Y. E. Botschko (Or Hayehadut, p. 129-131) affirme que dans un accès d'universalisme ils ont confondu le sacré et le profane, car ils voulaient sanctifier le profane (c'est d'ailleurs pour cela que la parasha continue en expliquant les limites entre le sacré et le profane, le pur et l'impur) ; le Mahari Kera et le Daat Zekenim des Ba'alei HaTossafot parlent d'erreurs techniques, sacrifié au mauvais endroit au mauvais moment, etc. ce qui n'enlève rien au degré de Nadav et Avihou ; cependant le Rashbam émet un avis différent : ils n'étaient pas aptes, leur relation au Divin n'était pas correcte, c'est pour cela qu'il n'y eut qu'un seul feu sorti du Saint des Saint qui les consuma puis brûla l'autel; la Torah nous dévoile leur mort qu'après, puisque celle-ci n'a été découverte qu'alors. Ce qu'on peut en retirer, selon le Rashbam, c'est qu'on peut effectivement croire servir Dieu toute sa vie et n'avoir en fin de compte que servi d'autres intérêts (cf. Rav Hanazir (David Cohen), Kol HaNevua, p. 18 au nom du Ibn Ezra, ramené par le Rav S. Aviner, Tal H'ermon, p. 218), cela ne nie pas, en outre, qu'ils pouvaient avoir un niveau spirituel (personnel) élevé ; cf. encore Hegyonei Moshé, du Rav Moshé Botschko, p. 143-145 – ils ne faisaient pas attention au détail, ce qui expliquerait leur toupet.

(6) cf. Sha'ar HaPessoukim, par. Shemini, §10.

(7) cf. TB Sanhédrin 52a et comm.

(8) cf. Orot HaKodesh, vol. III, p. 260.