Rav Elikan
Fetes
Fetes1 octobre 2024Questeur #135WhatsApp

Question

Boker tov Rav

Avec quel etat d'esprit doit on venir aborder Rosh hashana? Certain disent que tout se decide pour la personne en ce jour meme, et des sources comme le Zohar rapportent ceux qui prient pour eux meme de maniere pejorative. Comment aborder ainsi la fete dans le bon etat d'esprit ?

Merci de votre reponse

Réponse du Rav Shmuel Elikan

C'est une grande question.

Pour aborder Rosh Hashana dans « le bon état d'esprit », il faut comprendre la complexité et la profondeur de cette journée.

Rosh Hashana n'est pas seulement un jour où tout est décidé pour l'année à venir (selon l’avis de Rabbi Méïr – TB Rosh HaShana 16a), mais aussi, et surtout, un moment où nous nous reconnectons à la souveraineté divine.

L'idée de Rabbi Méïr (qui est discutée !) selon laquelle « tout est décidé en ce jour » souligne l'importance de cette période en tant que moment de jugement, où nos actions passées et nos intentions futures sont prises en compte.

Cependant, comme vous le relevez, de nombreux textes, mettent en garde contre une approche purement centrée sur soi-même.

Il ne s'agit pas uniquement de demander des bénédictions pour ses propres besoins, mais de reconnaître la royauté de Dieu sur le monde entier.

Le sens de la prière de Rosh HaShana avec ses Malh’ouyot (les prières sur la royauté Divine), Zih’ronot et Shofarot ainsi que les sons du Shofar reflètent cette idée : nous sommes appelés à reconnaître notre place dans le dessein divin.

Cela nous permet de faire Teshouva. Retour. A la source. A la vie.

> « La Teshouva principale... est que l'homme revienne à lui-même, à la source de son âme, et de suite il retournera vers Dieu »

enseigne le Rav Kook (Orot HaTeshouva 15,10).

Que signifie « revenir à soi-même » ?

On peut comparer cela à un couple longtemps marié qui pour « se donner un nouvel élan », se remémore son mariage, regarde les photos, etc. Le souvenir et la nostalgie créent un pincement au cœur, « je te garde le souvenir de l'affection de ta jeunesse, de ton amour au temps de tes fiançailles » (Jérémie 2,2).

Le Shofar est cet « instrument » dont le but premier, dans toute la Torah, est le souvenir et la conscience de la Présence Divine (cf. Bamidbar 10,9-10). Le son qui en sort précède même la parole, c'est un son presque animal, un cri, émanant directement de l'âme (cf. Maguid Devarav LeYaakov, §192).

Ainsi, nous enseigne Rabbi Tzadok de Lublin (Ressissei Layila, §35), le fait de sonner du Shofar permet le souvenir mutuel entre Dieu et les hommes. Le réveil de l'homme se transforme en réponse Divine.

C'est-à-dire que le souvenir (zeh'ira) n'est pas simplement une pensée, une réflexion sur le passé, mais son renouveau. Le passé se réveille ; comme s'il redevenait présent. Et selon cela, Dieu Se rappelle de nous.

Comment ?

Le souvenir d'un proche à un moment donné, par exemple, constitue quelque part une volonté de création d'un lien profond, de languissement, et de nostalgie, en ce même moment :

> « Ephraïm est-il donc pour moi un fils chéri, un enfant choyé, puisque, plus j'en parle, plus je veux me souvenir de lui? Oh! oui, mes entrailles se sont émues en sa faveur »

dit Jérémie (31,19) au nom de Dieu.

Rabbi Nah'man de Breslav ajoute :

> « car le principal de la Teshouva est quand l'homme demande et cherche l'Honneur Divin et voit en lui-même qu'il en est loin, et il se languit, demande, en en souffrant : « où est la Place de Son Honneur » ?, et cela constitue en lui-même son repentir et sa réparation, comprends cela »

(Likoutei Moharan, Tanyana, 12).

Mais... le souvenir est également – et nécessairement – un jugement.

La comparaison entre le « début » et la « fin », entre le passé et le présent, entre les espoirs, les attentes, les décisions prises et leurs accomplissements, leur application est quasi-automatique et nous frappe de plein fouet.

Le fossé entre l'amour premier et l'affaiblissement de cette relation dû à la routine, est énorme.

Cela nous fait trop souvent oublier nos débuts, note le Rambam (hil. Teshouva 3,4) à propos du Shofar, il nous réveille des « bêtises du temps... du sommeil dans le vide et le néant qui ni n'aide, ni ne sauve... regardez vos âmes ! ».

Ainsi, les Jours de Jugement, sont également un temps de souvenir, de mémoire, tant Divine qu'humaine.

Rosh HaShana et les Jours Redoutables ne marquent alors pas seulement la fin d'une année et le début d'une nouvelle, mais quelque chose de plus radical : la fin d'une époque, d'un temps, d'une ère et le début d'une nouvelle.

Toutefois, le temps juif semble être éternel, circulaire.

Il s'agirait d'un temps qui n'est pas historique, ou plus précisément une histoire qui a été cristallisée éternellement. Ce n'est pas pour rien que le mot « shana » (année) a la même racine que le mot « lishnot » qui signifie répéter (une deuxième fois).

Le Rav Broyda de Kelm affirmait que ce n'est pas le temps qui passe sur l'homme, mais l'homme qui voyage dans le temps. Le temps devenant statique et l'homme dynamique.

Le Rav Shagar (Zikaron LeYom Rishon, p. 105) propose selon cela que Rosh HaShana symbolise l'espoir et le temps futur, eschatologique, alors que Yom Kippour marque un temps passé, le temps de l'Alliance.

Un enseignement intéressant qui met cela en exergue figure dans le Maharsha.

Le Talmud (TB Berah'ot 58b) dit que si l'on ne voit pas son ami durant douze mois, on récitera la bénédiction de la résurrection des morts : "barouh' meh'ayé hametim".

Le MaharShA (Rav Shmuel Adeles, 1555-1632) explique que c'est parce qu'en douze mois, Rosh HaShana et Kippour sont passés :

« puisque chaque année l'homme est jugé à Rosh HaShana et Yom Kippour s'il va mourir ou vivre », et si son ami le voit après cela, étant donné qu'il aura passé un "jugement", on pourra considérer qu'il "fut mort" puis "revint à la vie".

Il semble dire ici qu'il y a un aspect de "mort" dans la fête de Rosh HaShana, dans l'idée même de jugement (yom hadin).

Yom Kippour nous "ramènerait à la vie", correspondant à la kapara (pardon Divin), alors accordée.

Ainsi, l'essence de Rosh HaShana serait le jugement Divin qui serait pour nous comme une certaine perte de vitalité, comme une mort !

Toutefois, comme noté par le Maharal, cette notion de jugement n'apparaît pas dans la Torah (Tifferet Israël, chap. 27) ; on ne pourrait pas fixer une "fête" (mo'ëd) selon cela – le jugement évoquant peur, crainte et une fête doit être joyeuse !

Dans Néh'émia (8, 9) nous lisons l'injonction au Peuple concernant Rosh HaShana :

> "Ce jour est consacré à l'Eternel, votre Dieu ; ne manifestez pas de deuil et ne pleurez point !",

comme si le Peuple ressentait naturellement qu'il devait pleurer sa propre mort intérieure…

De là, on apprend qu'il serait interdit de pleurer à Rosh HaShana (Ma'asseh Rav, §207 ; Yeh'ave Da'at II, §69) !

En outre, il est de notoriété que le Ari pleurait et disait que quiconque n'éprouvait aucune larme en ce jour – n'avait pas une âme intègre (Shaar HaKavanot 90a).

Le Rav Yossef Zoundel Salant (Lettres, p. 113) résout la contradiction en distinguant entre des pleurs naturels, et le fait de se forcer à pleurer, alors interdit.

En outre, de nombreux rabbins disent qu'il faut pleurer à Rosh HaShana (durant la prière - H'ida, Shiourei Brah'a §394; Mateh Efraim 582,2).

C’est donc une fête ambiguë.

D'une part, nous sommes heureux, car c'est un jour de fête, fixé par la Torah (cf. Torat Kohanim, par. 11), mais d'autre part, cela reste un jour "tendu", de jugement où il faudrait pleurer ?!

Pour résoudre cette tension, Rav Netronai Gaon (cf. Tour OH 597) proposa de fêter le premier jour et de jeûner le deuxième (mais son avis n'a pas été retenu).

Il reste des "traces" de cette "tension".

- Ainsi, ce serait pour cette raison, écrit le Mishna Beroura (188,19) que l'on ne dit pas dans la prière de Rosh HaShana - "lessasson oulesimh'a" ;

- le Shoulh'an Arouh' permet (OH 597,2) de continuer l'usage, pour ceux qui l'ont, de jeûner à Rosh HaShana,

- ou encore l'Agouda (Rosh HaShana IV, 21) tranche qu'on n'a pas le droit de trop manger à Rosh HaShana…

Nos Sages nous enseignent (TB Rosh HaShana 10b) que la joie de ce jour est le fait de la libération des esclaves – nos ancêtres arrêtèrent alors de travailler en Egypte – tout en y résidant encore. Ainsi, les esclaves étaient "libérés" entre Rosh HaShana et Kippour mais ne pouvaient toutefois pas rentrer chez eux (id. 8b).

Il s’agit d’un état d'entre-deux ; de tension entre liberté et joug – entre joie et jugement Divin.

Rav Shlomo Kluger (1785-1869) explique que nous fêtons à Rosh HaShana uniquement la délivrance générale du Peuple Juif, assurée ; celle, individuelle, attendra Yom Kippour, alors, on connaitra une "résurrection".

L'état d'esprit idéal pour Rosh Hashana inclut donc :

1. Humilité – Reconnaître que nous faisons partie d'un ensemble plus vaste, et que nos prières ne sont pas seulement pour notre propre bénéfice, mais pour le bien de tout le monde.

2. Responsabilité – Savoir que nos actions ont des conséquences, non seulement sur nous-mêmes, mais aussi sur notre communauté et le monde entier.

3. Confiance en la bonté divine – Même en étant jugés, nous devons nous rappeler que Dieu est un Roi miséricordieux. Nous ne venons pas seulement en suppliants, mais en sujets loyaux, sûrs que Sa miséricorde l'emportera.

Ainsi, il s'agit d'un équilibre entre la prière personnelle et la reconnaissance du bien collectif, tout en se connectant à la souveraineté divine. La clé est de prier pour que nous puissions tous ensemble participer à l'amélioration du monde, et pas seulement à l'accomplissement de nos désirs personnels.

Shana tova, ktiva veh'atima tova !