Question
Bonsoir Rav est-ce que l'organisation judiciaire faire par Yitro s'est pérennisée ensuite ? Merci
Réponse du Rav Shmuel Elikan
- Réponse : pas vraiment, si ce n'est éventuellement pour les critères de choix des Juges.
- Explication :
Yitro a proposé à Moshé d’établir un système de juges organisé hiérarchiquement en chefs de mille, chefs de cent, chefs de cinquante et chefs de dix. Les chefs de mille sont responsables de mille personnes, les chefs de cent de cent personnes, et ainsi de suite (1).
Dans chaque groupe, le responsable s’adresse à son supérieur en fonction de la difficulté de la question. Selon cette méthode, il y aurait 78 601 juges (2) !
Le Rav Avraham Ibn Ezra considérait que ce chiffre était exagéré (3) et que la multiplication des dirigeants était nuisible (4). Il affirmait donc que les chefs de mille étaient des personnes qui, de toute façon, étaient déjà responsables de mille personnes pour d’autres raisons et qu’ils avaient été désignés pour ce rôle. Il y en aurait ainsi douze, et ainsi de suite (5).
Le rav Don Itzh'ak Abarbanel a écrit que les chefs de mille étaient destinés aux affaires impliquant des milliers de shekels, les chefs de cent aux affaires de centaines de shekels, et ainsi de suite. Il ajoutait également que peut être cela vient du fait que certains jugements nécessitaient la présence d’un millier ou d’une centaine de personnes, etc. (6).
Rabbi Yitzhak Arama a expliqué que l’élément central de la proposition d'Yitro était l’établissement d’un système législatif que Moshé avait demandé à Dieu. Auparavant, Moshé consultait Dieu pour chaque affaire ou tranchait lui-même. Après que son conseil ait été accepté, Dieu donna à Moshé un système de lois à partir duquel les juges rendirent leurs décisions (7).
Le Rav Yaakov Medan, quant à lui, soutient que le conseil d'Yitro était lié aux nombreux litiges apparus à la suite du butin de la guerre contre Amalek.
Moshé, alors, n’accepta pas son conseil, car il considérait que son rôle de juge n’était pas seulement judiciaire (8), mais aussi spirituel: enseigner au peuple la Torah de Dieu (9).
Ce n’est qu’un an plus tard, à Kivrot HaTa'ava, que Moïse s’effondra et mit en place un système judiciaire, auquel il ajouta les soixante-dix anciens responsables de l’aspect spirituel (10).
Yitro conditionna sa proposition à l’accord de Dieu (11) :
> « Si tu fais cela, et que Dieu te l’ordonne, alors tu pourras tenir bon. »
Rashbam (12) comprit de là que le texte signifiait que si un ordre divin était donné pour juger de cette manière, alors Moïse le ferait ainsi, mais qu’aucune approbation divine n’était requise pour la mise en place du système.
Yitro, qui était un étranger au peuple d’Israël, est venu et a proposé à Moïse une réforme du système judiciaire. Son conseil semble à première vue simple, et beaucoup se sont interrogés : pourquoi Moïse n’y avait-il pas pensé lui-même ? Pourquoi personne parmi le peuple n’avait-il suggéré un tel système hiérarchique ?
Certains ont écrit que si Moïse avait proposé une telle réforme, cela aurait été perçu comme une manière de se dérober à sa responsabilité, et que le peuple n’a rien suggéré par admiration pour Moïse (13).
Le Rav Leib Mintzberg a avancé que l’organisation et l’esthétique sont l’apanage des descendants de Yafèt et non de ceux de Shèm (14).
Le Rav Don Itzh'ak Abarbanel, quant à lui, a critiqué ceux qui affirment que Moïse ne comprenait pas la gouvernance politique.
Selon l’interprétation du Rav Yaakov Medan,. mentionnée plus haut, Moïse n’a pas immédiatement accepté le conseil de Yitro car il n’en voyait pas la nécessité : la surcharge de travail était temporaire et il manquait une direction spirituelle. Ce n’est que plus tard, lorsque Moïse s’est effondré sous le poids de ses responsabilités, qu’il a mis en place un système judiciaire hiérarchique accompagné d’une autorité spirituelle.
Quoi qu'il en soit, Yitro a proposé que les juges soient des :
> « hommes vaillants, craignant Dieu, des hommes de vérité et haïssant le gain mal acquis ».
Ces termes ont reçu de nombreuses interprétations :
- Rashi explique qu’il s’agit de personnes riches, pieuses, fidèles et détestant l’argent (dans cet ordre).
- Rabbi Avraham Ibn Ezra interprète ces qualités comme désignant des hommes capables de supporter la charge, craignant Dieu, intègres et méprisant l’argent.
- Rabbi H'aim ben Attar considérait que ces quatre qualités correspondaient aux quatre catégories de juges : les chefs de mille devaient être des hommes vaillants, les chefs de cent devaient être des craignant-Dieu, et ainsi de suite.
Lorsqu’est décrite la mise en application de la proposition de Yitro, seuls les hommes vaillants ( anshei h'ayil) sont mentionnés.
Ramban (Nahmanide) explique que ce terme est un qualificatif général englobant toutes les qualités requises.
Par ailleurs, un midrash rapporte que Moïse ne trouva pas d’hommes possédant l’ensemble de ces vertus (15)... !
Dans le livre du Deutéronome, cet épisode est répété, mais, du point de vue de Moshé et de fait, avec quelques modifications (16). Moshé y raconte qu’il n’avait pas la force de juger seul le peuple et qu’il envisagea donc un système judiciaire hiérarchique. Il met ensuite en œuvre cette réforme, omettant complètement la part de Yitro dans cette proposition. Ramban, dans son commentaire sur ce passage, donne plusieurs explications possibles à cette omission :
1. Moshé ne voulait pas rappeler au peuple son mariage avec Tzippora.
2. Yitro ayant donné ce conseil en conformité avec un ordre divin, Moshé a préféré le présenter ainsi.
3. Par humilité envers Yitro.
Selon l’interprétation du Rav Yaakov Medan, la version du Deutéronome présente la phase finale de la mise en place du système, telle que réellement pensée par Moïse, avec l’ajout des soixante-dix anciens (17).
Le Rambam énumère sept qualités requises pour un juge, chacune trouvant son fondement dans un verset biblique (18) :
> « Un tribunal de trois juges, bien que l’on ne soit pas rigoureux sur toutes ces exigences, doit néanmoins réunir sept critères : la sagesse, l’humilité, la crainte [de Dieu], l’aversion pour l’argent, l’amour de la vérité, l’amour des créatures et une bonne réputation. »
Ces exigences sont également mentionnées dans le Shoulh'an Arouh' (19).
La plupart de ces qualités sont évidentes.
Le Leh'em Mishné explique que l’humilité signifie ici la patience et la tolérance. Un juge doit être insensible à l’attrait de l’argent et ne pas rechercher chaque occasion de gain financier. Il doit aimer la vérité et jouir de la faveur du public. Il doit également posséder une bonne réputation (shèm tov), c’est-à-dire être reconnu dans sa communauté comme une personne intègre, rigoureuse dans l’observance des mitzvot et éloignée de toute transgression.
Concernant la qualité de sagesse, dans les responsa du Mabit (20) il est expliqué qu’elle fait référence à la sagesse de la Torah.
Toutefois, le Rav Yoël Sirkis (21) affirme que cela inclut également une sagesse générale selon les standards humains, qui est nécessaire en complément de la connaissance de la Torah.
Il convient de noter l’opinion du H'ida (22), selon laquelle ces qualités sont exigées a priori (leh'ateh'ila). Cependant, en cas d’impossibilité de nommer des juges réunissant toutes ces qualités, il est permis, a posteriori (bediavad), de nommer des juges qui ne possèdent pas l’ensemble de ces attributs.
__________
(1) Voir comm. de Rashi sur la Torah.
(2) Selon nos Sages (TB Sanhédrin 18a), pour une raison inconnue, ils n’ont compté que les hommes âgés de 20 à 26 ans et ont basé leur calcul sur eux.
Les Tossafot (ad loc.) ont soulevé une objection à ce calcul : après avoir soustrait les chefs de mille, de cent et de cinquante, le nombre de chefs de dix ne doit pas être basé sur 600 000 personnes, mais sur 581 400, ce qui réduit le nombre total de dirigeants.
(3) L’un des arguments d’Ibn Ezra est qu’il est impossible qu’un huitième du peuple soit composé de sages.
(4) Rabbi Avraham Ibn Ezra a vraisemblablement écrit cela comme une critique du système féodal - cf. Avraham Melamed, "Bepesha Eretz Rabim Sarei'ah - Interprétations politiques de la Bible", Beit Mikra, n° 134 (1993), pp. 265-277.
(5) Voir le commentaire d’Ibn Ezra sur ce passage. Pour une discussion sur son interprétation, voir : Menah'em Ratzon, "Les deux interprétations de Rabbi Avraham Ibn Ezra sur la proposition de Yitro et leur signification politique", Beit Mikra, n° 182, (2005), pp. 281-291.
(6) Voir le commentaire de Rabbi Yitzhak Abravanel sur ce passage.
(7) Rabbi Yitzhak Arama, Akeidat Yitzh'ak, Shemot, Portique §43.
(8) Sur la double signification du terme « juge » dans la Bible, voir les propos de l'avocat et rav David Nisani, "L’établissement du système judiciaire", sur le site Parashat HaShavoua BeRouah' HaMishpat, Parashat Yitro, 2013, n° 414.
(9) Ce point est également mentionné par notre maître, le Rav H'anan Porat, voir : Le conseil de Yitro - Un avantage et un inconvénient, dans son livre Me'at min haOr et sur le site du projet 929 (article mis en ligne le 10 juillet 2016).
(10) Rav Yaakov Medan, "Eifa veEifa – Étude des récits des errances d’Israël dans le désert", Meggadim n° 17 (septembre 1992), pp. 81-86. Voir aussi sur le site de la yeshivat Har Etzion et dans son livre Ki Karov Eleih'a, par. Yitro.
(11) Voir le commentaire de Ramban sur ce passage, ainsi que celui de Rabbi Avraham Ibn Ezra.
(12) Ad loc.
(13) Toldot Yitzhak, ad loc.
(14) Ben Meleh', vol. V, p. 9.
(15) Shemot Rabba 30,10.
(16) Deutéronome 1,9-18.
(17) Cf. n. 10. Notons encore que le texte de la Torah samaritaine fusionne les deux versions en une seule narration, qui correspond en grande partie au récit de la parasha de Yitro - voir Yaïr Zakovitch et Avigdor Shinan, « ‘Ils porteront devant Moïse les grandes affaires’ – Le conseil de Yitro à Moïse selon la version samaritaine de la Torah », dans Gam Kah' lo katouv BaTanah', éd. Yedioth Aharonoth - Sifrei H'emed, 2009, chapitre 18, pp. 201–208).
(18) Hil. Sanhédrin, chap. 2, Hal. 7.
(19) HM 7,12.
(20) vol. I, §280
(21) Bah' HM 7.
(22) rapportée dans le Pith'ei Teshouva HM 7.