Question
Bonjour Rav,
Quel est le din de Orla pour le fruit de la passion ? J'ai compris qu'il y a une ma'hloket ashkénazes-séfarades, mais l'agriculteur nous a dit qu'ils changent d'arbres tous les 3 ans. Du coup ce serait un fruit impossible à consommer pour un ashkénaze ?
Réponse du Rav Shmuel Elikan
Beaucoup considèrent le fruit de la passion comme un légume et ce pour plusieurs raisons (1), par conséquent, selon cet avis, il n'y aurait pas de contrainte d'Orlah (2). A noter que de nombreux décisionnaires ashkénazes et séfarades suivent cet avis (3), l’origine communautaire n’ayant rien à voir avec cette question.
Selon d'autres, comme le H'azon Ish et le rav Elyashiv, il faudrait effectivement éviter de manger du fruit de la passion a priori à moins d’être certain que l’arbuste a plus de trois ans, ce qui est concrètement très difficile (4).
________________
(1) Pour trancher la question de savoir si la loi de la Orlah (interdiction de consommer les fruits d'un arbre pendant les trois premières années) s'applique au fruit de la passion, il faut déterminer si ce dernier est considéré comme un arbre ou un légume, car la loi de la Orlah ne s'applique pas aux légumes (comme le dit la Torah : « et lorsque vous planterez tout arbre fruitier » - Vayikra 19,23).
Nos Sages en TB Berah'ot (40a) expliquent que tout fruit dont le « gouveza » (tronc) reste d'une année à l'autre on récitera pour sa consommation "Boré Peri Ha'etz" (Béni soit… qui crée le fruit de l’arbre), et si le tronc ne survit pas, la bénédiction est "Boré Peri Ha'adama" (Béni soit… qui crée le fruit de la terre).
Quel est le sens de ce terme de "gouveza" ?
Les Rishonim sont divisés :
- Le Rosh (Berah'ot, chap. 6, Klal 23) explique que la Guemara veut dire que tout fruit qui doit être replanté chaque année est béni par "Boré Peri Ha’adama", tandis que pour un fruit qui n’a pas besoin d'être replanté, la bénédiction est "Boré Peri Ha'etz". Selon son opinion, il découle que l'on doit bénir "Boré Peri Ha'etz" pour la banane (et compter les années de Orlah), car bien que le tronc meure chaque année, comme il n'est pas nécessaire de le replanter, et qu'il pousse un nouveau tronc à partir des racines, il est considéré comme un arbre :
> "…la Guemara dit que toute chose qui produit des fruits d'année en année est appelée un arbre, mais toute chose qui doit être replantée chaque année est appelée le fruit de la terre".
La Tossefta ajoute un autre signe (Kilayim, fin du chapitre 3) : toute plante qui pousse de sa base, c’est-à-dire directement du « tronc » (ou plus précisément de la tige), est considérée comme un légume, et on bénit "Boré Peri Ha'adama", mais toute plante qui pousse de ses branches est un arbre, et on bénit "Boré Peri Ha’etz". Cet enseignement figure également dans le Talmud de Jérusalem (Kilayim, fin du chap. 5).
- Le Mordeh'ai (Berah'ot, all. §131) rapporte au nom des Guéonim une explication qui contredit celle du Rosh. Ils soutiennent que ce n'est pas suffisant que les racines survivent d'une année à l'autre pour que la bénédiction soit "Boré Peri Ha'etz", mais il est aussi nécessaire que le tronc et les branches survivent d'une année à l'autre. Selon leur opinion, on doit bénir "Boré Peri Ha'adama" pour la banane (et il n'est pas nécessaire de compter les années de Orlah), car le tronc ne survit pas d'une année à l'autre.
De leurs opinions, le H'ayei Adam conclue (hil. Berah'ot, Klal 51, Nishmat Adam, s.k. 7) que toute plantation souple est considérée comme un légume.
- Le Tour (OH 203) ajoute une autre définition basée sur la Tossefta (Kilayim 3, hal. 3) : même si un fruit reste d'année en année sans nécessiter une nouvelle plantation, si toutes les feuilles sortent d'un seul point (comme la citronnelle ou le gazon), la bénédiction est "Boré Peri Ha'adama", et il n'est pas nécessaire de compter les années de Orlah. La logique de cet avis est que l'arbre est constitué d'un tronc central duquel les feuilles poussent, et non de nombreuses feuilles qui poussent à partir du sol.
En pratique, le Sh. Ar. (OH id. al. 2) tranche selon l'opinion du Mordeh'ai que la bénédiction pour les fraises (qui ont un processus de croissance similaire à la banane) est "Boré Peri Ha'adama", car le tronc ne survit pas d'une année à l'autre. Par conséquent, la loi de la Orlah ne s'applique pas à elles, et elles peuvent être consommées dès la première année.
Le Rema ajoute également l'avis du Tour, selon lequel tout arbre dont les feuilles sortent d'un seul point est considéré comme un légume, et la bénédiction est "Boré Peri Ha’adama", et il n'est pas nécessaire de compter les années de Orlah. En conséquence, il semble logique de compter les années de Orlah pour des légumes-fruits telles les aubergines, puisque le buisson survit d'année en année, et c'est en effet l'avis du rav Sofer dans son Kaf HaH’ayim (OH 203, s.k. 56).
Cependant, Rav Hai Gaon (cité par le Radbaz resp. vol. III, §531) écrit que la bénédiction pour l'aubergine est "Boré Peri Ha’adama", et qu'il n'est pas nécessaire de compter les années de Orlah, car en hiver, tout l'arbre se dessèche.
A noter que l'aubergine moderne ne se dessèche pas, et Rav Hai Gaon ne parlait vraisemblablement pas de la même chose, comme le dit le Pri H'adash:
> "Il semble à mon humble avis que l'aubergine, qui est très consommée en Terre d’Israël et en Andalousie, est interdite à jamais à cause de la Orlah, car elle est considérée comme un fruit d'arbre dont les feuilles ne sortent pas de sa base, et son tronc se renouvelle constamment. Il est donc nécessaire de la planter et de la cultiver chaque année".
Et malgré tout, de nombreux décisionnaires ont constaté que les gens mangeaient des aubergines sans attendre les années de Orlah, et en ont déduit qu'il n'est pas nécessaire de compter les années de Orlah pour l'aubergine, et que la bénédiction est "Boré Peri Ha’adama".
Parmi eux, le H’ida (Birkei Yosef Yoreh De'ah 294), le Rav Mordeh’ai Eliyahou (Maamar Mordeh’ai, vol. III, §10) après lui, ainsi que le H'azon Ish (Orlah §12, al. 3) et Rav Ovadia Yossef (resp. Yabia Omer, vol. IV, §52), etc.
Pour justifier la coutume du peuple, qui semble contredire les paroles de la Guemara, plusieurs explications ont été proposées :
1. Le Radbaz (resp. vol. III, §531) a innové en disant que tout arbre qui produit des fruits la première année de sa plantation n'est pas considéré comme un arbre, mais comme un buisson, et comme l'aubergine produit des fruits la première année de sa plantation, il n'est pas nécessaire de respecter la loi de la Orlah (et on doit bénir "Boré Peri Ha’adama").
Le H'ida (Birkei Yosef, id.) rapporte un témoignage selon lequel l’Ari zal et ses disciples mangeaient de l'aubergine, et c’est donc qu’ils se fiaient à l'opinion du Radbaz.
2. Une autre raison pour être indulgent a été proposée par le H’azon Ish (id.), qui a affirmé qu'il n'est pas possible de compter les années de Orlah pour un arbre qui vit moins de quatre ans, car si l'on compte les années de Orlah, cela signifierait que l'arbre est interdit tout au long de sa vie. Une des « preuve » à ses propos est tirée de la Guemara dans Pessah’im, qui affirme que seuls les aliments qui peuvent être interdits en raison du H’ametz peuvent être utilisés pour préparer la Matsa. De même, seuls les arbres pour lesquels il est possible de compter les années de Orlah sont soumis à la loi de la Orlah. En outre, bien que le H’azon Ish écrive qu'il est possible de se fier à la condition selon laquelle tout arbre qui ne vit pas plus de trois ans est exempt de la Orlah, il n'a pas accepté la raison du Radbaz et du H’ida selon laquelle tout arbre qui produit des fruits la première année est considéré comme un buisson et est exempt de la Orlah, car, selon lui, cela n'a pas de fondement dans la Guemara ou les Rishonim. Par ailleurs, cela serait valable aussi pour l’argument selon lequel un arbre dont le tronc est creux doit être considéré comme légume (argument soutenu par Mahari H’aggiz, dans ses resp. Halah’ot Ketanot, vol. I, §83) qui n’aurait pas de source plus ancienne. Ainsi, selon le H’azon Ish le fruit de la passion, bien que provenant d’un arbuste qui ne dure pas de nombreuses années, étant donné qu’il dure tout de même plus de trois ans, bien qu’il donne un fruit dès sa première année, est considéré comme un arbre, il est donc soumis à la Orlah et sa bénédiction serait "Boré Peri Ha’etz".
Le Rav Shmouel Wozner (resp. Shevet HaLévy, vol. VI, §165) tranche que bien que l'on puisse se fier à l'opinion du Radbaz et du H’ida selon laquelle le fruit de la passion est considéré comme un légume, il pense néanmoins, en pratique, qu’il faut être plus strict, comme le H’azon Ish, et que le fait que l'arbre produise des fruits la première année n’est pas suffisant pour le considérer comme légume pour autant. Pour justifier son rejet de l'opinion du Hida, il a écrit que la Guemara dans le traité Sota (43b) tranche qu'une petite plantation, qui mesure moins d'un tefah’ (8 cm), est soumise à la Orlah toutes les années, car ceux qui voient le propriétaire manger de ses fruits penseront qu'il s'agit d'un arbre dans sa première année, qui est soumis à la Orlah. Il est donc prouvé que les arbres produisent effectivement des fruits la première année, et c'est pour cette raison que les Sages ont décrété qu'il ne faut pas les consommer de peur que l’on se trompe.
C'est ainsi qu'il a résumé les choses concernant la papaye :
> "Et c'est ainsi que je me comporte dans mes décisions halah’iques, bien que je sache qu'il y a des rabbins qui sont totalement indulgents, car l'interdiction de la Orlah pour la papaye est une interdiction de la Torah qui a tendance à être strictement interdite, cependant, en raison du respect pour l’honneur de la sainte Torah du Gaon Rav Péalim (vol. II, §30 – il s’agit du Ben Ish H’ai), qui a été indulgent sur cette question en se basant sur des principes solides, nous ne le réprimandons pas. Puisse-t-il en être ainsi, qu'aucune erreur ne sorte de ma bouche".
De plus, comme l'ont écrit plusieurs rabbins, dont le rav Yoël Friedman suite à la consultation d’agronomes (cf. par exemple dans la revue Emounat Iteh’a n°26 ; Livre HaTorah veHa’aretz, vol. V, p. 143-145), il n'est pas possible de se baser sur l'opinion du Maharam Alsheih’, citée par le Birkei Yosef (id.) et tranchée par le rav Ben Tzion Meïr H’ai Ouziel (resp. Mishpetei Ouziel, YD §80), selon laquelle tout arbre dont les fruits diminuent avec les années est considéré comme un buisson, car l’arbre du fruit de la passion peut en soi produire de bons fruits pendant toute sa durée de vie, et c'est seulement à cause de conditions de croissance non idéales que la qualité des fruits diminue.
(2) c'est l'avis du rav Mordeh'ai Eliahou - cf. revue Emounat Iteh'a n°10, p. 6 ; et c'est également celui du rav Ovadia Yossef - cf. H'azon Ovadia, Berah'ot, p. 23 et p. 26 ; du rav Revah' - cf. resp. H'elkat HaSadeh, vol. I, §10-13 et §16-17 ; et de nombreux autres encore, cf. p. ex. Yalkout Yossef, hil. Orla, pp. 183 et suiv. ; resp. Avi Be’Ezri (Ben Eliahou), YD §53 et Kountrass Ah’aron, §14 ; resp. Divrei David, vol. IV, YD §52 ; resp. Divrei Pinh'as, vol. II, §17, etc.
(3) cf. Kountrass Mah’aneh Israël, §54; resp. Yein Hatov (Nissim), vol. I, YD §14; resp. Avnei Dereh’ (Printz), vol. VII, §159 et vol. IX, §33 où il écrit que de nos jours la question ne se pose plus et il est « évident » (!) qu’il s’agit d’un légume; resp. Barouh’ Omer (Shraga), YD §197, etc. Cf. encore Sofrim veSfarim du rav Zevin, p. 112.
(4) cf. H’azon Ish, Orla §12, al. 3; resp. Yissa Yossef, vol. II, Zeraïm, §7; Ateret Shelomo, p. 626; Ashrei Ha’Ish, YD, II, chap. 67, al. 8.