Rav Elikan
Torah
Torah11 novembre 2024Questeur #17WhatsApp

Question

Bonsoir Rav

Comment comprendre le Gour Aryé sur Berechit (2;5) sur כי לא המטיר ?

אסור לעשות טובה לאיש שאין מכיר בטובה

Et cette idée est rappelée a plusieurs endroits dans le Chass (« כאילו זורק אבן למרקוליס»,

« כל הנותן פיתו למי שאין בו דעה יסורין באין עליו»)

Mais cela semble être en contradiction avec le principe de Hessed absolu qui est fait sans attendre en retour, juste pour prodiguer du bien.

Comment comprendre cette idée ?

Merci

Réponse du Rav Shmuel Elikan

Cet enseignement est fondamental dans la pensée juive : le don doit être adapté, en corrélation, avec la réception.

Si je veux donner à quelqu'un qui m'est proche un cadeau, mais que ce n'est pas adapté à ses besoins - cela ne sera pas forcément bien vécu.

On donne selon ce que l'autre peut/veut recevoir, c'est cela le vrai h'essed, l'authentique bonté qui nous est demandée ; c'est-à-dire, savoir s'adapter.

C'est pour cela qu'il y a un besoin de reconnaissance de la part du récipiendaire.

Ce commentaire du Maharal cité peut en effet sembler paradoxal face à l’idée d'un h'essed (soit disant) pur, dépourvu d'attentes de retour (1).

Mais en examinant cette idée plus en profondeur, on voit qu'il ne s'agit pas d'une contradiction avec le h'essed absolu, mais plutôt d'une précision sur la manière de l’exercer. La bonté absolue face à autrui ayant sa propre volonté, peut souvent être destructrice.

Ainsi, l'idée que la Torah critique le fait d'offrir un bienfait à une personne qui n'est pas en mesure de le reconnaître n'est pas nécessairement un rejet du h'essed, mais plutôt une mise en garde sur le type de h'essed et sur les répercussions possibles. Lorsqu'une personne n'a pas la capacité de reconnaître la bonté, ce bienfait peut être soit ignoré, soit mal perçu, ce qui pourrait produire un effet opposé, suscitant un sentiment de mépris plutôt que de gratitude. La Torah recommande ainsi de bien considérer l'impact potentiel du bienfait.

De fait, le h'essed dans le judaïsme est souvent associé à la sagesse de savoir comment et quand donner. Un bienfait qui n'est pas reçu avec gratitude peut, selon la Torah, transformer un acte de bonté en un acte perçu négativement par le récipiendaire, voire en une forme d’agression.

Comme dans la maxime talmudique « כל הנותן פיתו למי שאין בו דעה יסורין באין עליו » (à savoir - "quiconque donne son pain à une personne inapte à comprendre (le don), des malheurs lui surviennent") (2), on explique que donner sans discernement peut avoir des conséquences néfastes pour celui qui donne, car le bienfait n'est pas intégré positivement. C'est-à-dire qu'il peut y avoir des conséquences négatives lorsqu'une personne est sûre que tout lui revient de droit et est tellement imbue d'elle même que tout don ne fait que la renforcer dans ses mauvais comportements (3).

Cela ne signifie pas, bien entendu que l'on doit toujours s'attendre à de la gratitude, au contraire, un don sans attente en retour est plus "élevé", mieux vu, qu'un don intéressé (4) ; toutefois le h'essed doit se faire avec discernement et compréhension du récipiendaire.

Un h'essed authentique n'exige pas de retour pour soi-même, mais il vise tout de même un impact positif chez l'autre.

La véritable bonté consiste donc à s'assurer que notre acte de générosité puisse réellement enrichir l'autre, et non être perdu ou mal interprété.

De manière similaire l'expression talmudique « זורק אבן למרקוליס כאילו », « comme jeter une pierre à Merkoulis (qui est une sorte d'idolâtrie) » (5) fait référence à une situation où un acte en apparence insignifiant peut en fait renforcer une forme d’idolâtrie. Le parallèle ici serait de ne pas encourager des comportements négatifs chez autrui par un h'essed mal ciblé, afin d’éviter d'alimenter de fausses valeurs ou de créer un sentiment de dépendance.

En conclusion, cet enseignement n'est pas un rejet du "h'essed désintéressé", mais, au contraire, un appel à la sagesse et à la considération dans la manière de donner. Il s’agit de s'assurer que le h'essed ait le plus grand impact possible, en tenant compte des qualités et des capacités de réceptivité du bénéficiaire (6).

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(1) Lorsque la bonté (חסד) découle d’un niveau spirituel élevé et que la personne est véritablement un "homme de bonté", alors l'acte de générosité est accompli de manière si parfaite que celui qui reçoit le bienfait ressent qu'il n'est pas un receveur mais plutôt un donneur, comme s'il faisait une faveur à celui qui lui prodigue cette bonté. Nous apprenons ce principe d'Avraham Avinou, le père de la qualité de hessed dans le monde, dans l'épisode de l'accueil des trois anges. Le Netivot Shalom de Slonim explique :

> "Quiconque fait du bien à autrui, surtout si l'autre est dans le besoin, provoque généralement un certain sentiment de gêne chez le receveur, car il doit recevoir de l'autre. Pourtant, Avraham utilise des expressions telles que 'si je t’en prie', 'je t’en supplie, ne passe pas loin de ton serviteur', et 'qu’on prenne un peu d'eau'. De cette manière, il montre que ce sont les invités qui lui font une faveur en acceptant son hospitalité, lui apportant ainsi une grande satisfaction".

Dans le Midrash (Vayikra Rabba 34,8), il est dit : "Qui a fait preuve de bonté envers ceux qui n'en avaient pas besoin ? Avraham envers les anges". Bien qu'ils n'avaient pas besoin de manger, Avraham s’est tenu à leurs côtés pendant qu’ils faisaient mine de manger, accomplissant ainsi un acte de hessed absolu. De même, cette disposition est ce qui a poussé Avraham à prier pour les habitants de Sodome, bien qu’ils méritaient d’être anéantis pour leurs fautes. Sa bonté dépassait les calculs de mérite, et il priait pour leur salut même si cela ne lui apportait aucun bénéfice personnel.

Ce concept illustre la différence entre "faire de la bonté" (oseh hessed) et "récompenser de la bonté" (gomel hessed). Celui qui "fait de la bonté" ressent encore qu'il accomplit un acte pour autrui, tandis que celui qui "récompense de la bonté" (gomel) considère que c'est lui qui reçoit un bénéfice. Le Talmud (Shabbat 104a) explique cette idée par la forme de la lettre guimel, dont le pied est tourné vers le dalet (dal = le pauvre), symbolisant celui qui court après les démunis pour les aider.

La bonté parfaite est décrite comme hessed shel emet (bonté de vérité), sans attente de récompense. Mais cela ne peut se faire qu'envers des défunts qui ne peuvent plus exprimer leur propre volonté !

Rabbi Baruch Dov Povarsky explique que cette bonté n'est pas perçue comme un bienfait par celui qui la réalise, mais plutôt comme un devoir, sans attente de retour. Le rav E. Rakovsky approfondit cette idée en se concentrant sur le mot "gomel", qui implique aussi le concept de "sevrage" (guemila). Selon lui, a bonté authentique, dans ce cas, consiste à détacher le receveur de tout sentiment de dépendance, comme un enfant qui est sevré. Le h'essed doit donc apparaître de manière discrète, sans que le receveur ressente de la honte. Ainsi, la perfection de la bonté consiste à offrir avec un détachement tel que le receveur n’éprouve pas de gêne, mais a l’impression d’être celui qui fait une faveur au bienfaiteur en acceptant son aide. Dans ce sens, la bonté devient un "paiement" du bienfaiteur envers le receveur, pour lui avoir permis d’accomplir cet acte. Quoi qu'il en soit, on voit toujours un lien entre le don et la réception qui doivent être adaptés l'un à l'autre, même au plus haut niveau, lorsque le don est désintéressé et que la personne qui reçoit ressent qu'elle donne.

(2) TB Sanhédrin 92a ; cf. encore TB Baba Batra 10b.

(3) Dans le livre Birkat Peretz du Rav Kanievsky, sur la par. de Beshalah', dans le deuxième paragraphe, il explique ce concept en détail. Il écrit qu’il est évident que lorsqu’il s’agit de quelqu’un qui n'a aucune capacité de discernement, ni en bien ni en mal, comme un enfant par exemple, il y a une grande mitsva à faire du bien et à faire preuve de compassion envers lui pour tous ses besoins.

Cependant, ici, il s'agit de quelqu’un qui est incapable de ressentir de la gratitude pour ceux qui lui font du bien. Au contraire, il réagit avec arrogance et mépris envers ceux qui lui témoignent de la compassion, les voyant comme des êtres inférieurs qui se plient devant sa grandeur. Plutôt que de reconnaître la noblesse de leur cœur et leur générosité, il imagine en lui-même que tout cela est une faiblesse de leur part, comme s'ils étaient obligés de lui venir en aide, et il voit dans leur soutien une sorte d’honneur pour eux. Rav Y.Y. Kanievsky écrit également que les conséquences de la compassion envers une telle personne sont multiples et négatives :

- Cela renforce son arrogance, l’incitant à se vanter intérieurement vis-à-vis de ceux qui lui font du bien.

- Il est incapable de gratitude, ce qui est une mauvaise caractéristique.

- Afin de montrer qu'il n'est pas soumis au sentiment de reconnaissance, il agit au contraire en rendant le mal pour le bien, et il se comporte comme s'il était offensé par eux, etc.

- En agissant de cette manière, il provoque une grande irritation chez ceux qui l’aident, ce qui finit par engendrer de la haine.

Il poursuit avec d'autres remarques concernant les raisons pour lesquelles il est interdit de témoigner de la compassion envers ce genre de personne, je vous invite à voir là-bas.

Le Maharsha dans Berah'ot (33a) écrit ainsi :

> "Il est évident qu’il faut avoir de la compassion pour toutes les créatures qui n’ont pas perdu leur forme naturelle, telle qu’elle fut à la création. Mais un être humain, qui a été créé avec une intelligence et une raison, s'il est dépourvu de discernement, perd alors sa forme essentielle d’être humain…"

(4) cf. Rambam, hil. Matnot Ani'im, chap. 10 ; Sh. Ar. YD 249.

(5) Certaines versions de la Guemara dans TB H'oulin 133a incluent la phrase "celui qui fait du bien à quelqu'un qui ne le reconnaît pas, c'est comme s'il lançait une pierre sur Merkoulis". Voir les commentaires de Rabbenou H'ananel, Nimoukei Yossef, Sefer HaMeorot, Méiri, Ein Yaakov, et la version du Maharsha, qui ont rapporté cette version.

Dans le traité Dereh' Eretz, chapitre haMinin, selon une certaine version, il est écrit :

> "Quiconque marie une femme à son fils encore mineur, qui marie sa fille à un vieillard, qui rend un objet perdu à un non-juif, et qui fait du bien à quelqu'un qui ne le reconnaît pas, à leur sujet il est dit : 'Dieu ne lui pardonnera pas'".

Cette version est citée dans le Rokeah' dans les lois de Teshouva, §29.

Le Méïri écrit dans Houlin (Beit HaBeh'ira, id.) :

> "Bien que la bonté soit une qualité élevée et que les chemins de la Torah gravitent autour d’elle, il n’est pas obligatoire de faire le bien envers quelqu’un qui ne reconnaît pas le bienfait. C’est en ce sens qu’ils ont dit, par une expression exagérée, que 'celui qui fait le bien à quelqu’un qui ne le reconnaît pas, c'est comme s'il lançait une pierre sur Merkoulis'."

Dans son livre _H'ovot HaLevavot (Sha'ar Avodat HaElokim, chap. 10), Rabbenou Bah'ya ibn Pakouda dit :

> "La retenue s'applique aux cruels, aux insensés, à ceux qui ne se reconnaissent pas eux-mêmes, ni la valeur du bienfait qu'on leur fait, comme il est dit : 'Qui réprimande un moqueur s’attire l’opprobre ; et qui reprend un méchant attire sur lui un défaut'. Et nos sages ont dit : 'Celui qui fait du bien à quelqu'un qui ne le reconnaît pas, c'est comme s'il lançait une pierre sur Merkoulis'".

Et dans la version du Maharsha, il corrige le texte dans H'ovot Halevavot (de "מכירו" à "מכירה").

Le Me'il Tsedaka (Responsa, §495, al. 35) statue également ainsi :

> "Il est vrai que 'la tsédaka sauve de la mort', que ce soit pour celui qui donne ou pour celui qui reçoit, qui ne mourra pas de faim. Mais parfois, il vaut mieux laisser mourir la personne, par exemple si l'on sait que si on le soutient, il en profitera pour tuer autrui, commettre la débauche, ou s'il est ingrat. Et quiconque fait du bien à un ingrat, c'est comme s'il servait une idole, comme l'ont dit nos sages".

Ce principe est également mentionné dans le Yalkout Shimoni sur Mishlei, all. 961 :

> "Quiconque fait du bien à quelqu’un qui ne le reconnaît pas, c'est comme s'il lançait une pierre sur Merkoulis."

Le Ramh'al (Messilat Yesharim, chap. 2), écrit également :

> "C'est ce que proclame le prophète (Haggaï 1) : 'Réfléchissez bien à vos chemins'. Et Salomon dit dans sa sagesse (Mishlei 6) : 'Ne laisse pas de sommeil à tes yeux et de repos à tes paupières ; sauve-toi comme un chevreuil'. Nos sages ont dit (Moed Katan 5a) : 'Celui qui évalue ses chemins dans ce monde mérite de voir le salut du Saint béni soit-Il'. Il est évident que même si l’homme se surveille lui-même, il ne peut s’en sortir sans l’aide de Dieu, car le mauvais penchant est très puissant, comme il est écrit (Psaumes 37) : 'Le méchant guette le juste et cherche à le tuer, mais Dieu ne l'abandonnera pas'. Mais si l’homme se surveille, alors Dieu l'aide et il est délivré du mauvais penchant. En revanche, s’il ne prend pas garde à lui-même, Dieu non plus ne le protégera pas. Car s’il ne se soucie pas de lui-même, qui se souciera de lui ? C'est ce que nos sages, de mémoire bénie, ont dit (Berakhot 33) : 'Quiconque est dépourvu de raison, il est interdit de lui témoigner de la compassion'. Et comme il est dit dans Pirké Avot (chapitre 3) : 'Si je ne suis pas pour moi, qui sera pour moi ?'.

(6) Voir ce que le Steipeler développe à ce sujet dans son ouvrage Birkat Peretz, par. Bechalah' et dans le livre Alei Veradim sur TB Berah'ot 33a.