Rav Elikan
Fetes
Fetes27 juin 2024Questeur #12WhatsApp

Question

Bonsoir Rav. À plusieurs reprises dans le traité de Souka on parle de personnes qui croquaient dans leur etrog, ce qui aujourd'hui paraît difficile

Est-ce à dire que leurs etrog étaient différents ? Merci beaucoup

Réponse du Rav Shmuel Elikan

Il est très difficile d'affirmer qu'ils avaient un etrog différent, en effet, il serait probablement le premier arbre d'agrumes à être arrivé au Moyen-Orient et il est cultivé dans cette région grâce à l'irrigation et aux soins agricoles.

Il y a une tradition claire d'identification selon laquelle "le fruit de l'arbre majestueux" ( pri ‘etz hadar ) mentionné dans la Torah est l'etrog, tel que nous le connaissons aujourd'hui ; nos Sages discutant des preuves variées à ce sujet (1).

Même selon les anciennes traductions araméennes qui interprètent le verset (2), il n'y a pas de divergence sur l'identification des quatre espèces, y compris l'etrog (3).

Par ailleurs, l'identité de l’etrog en Terre d'Israël à l'époque du Second Temple (périodes perse, grecque et romaine) et de fait, celle de la mishna et du Talmud ne fait pas de doute (4).

Apparemment ce fruit a toujours été mangé.

Ainsi, à un niveau économique, on peut lire chez nos Sages que le prix de l'etrog à cette époque était de deux proutot et un petit etrog coûtait une prouta (5).

Or le prix est pour un fruit *à manger*, mais le prix d'un etrog pour un etrog à utiliser pour la mitzvah était plus élevé (6).

L'étrog est défini dans le Talmud de Babylone (7) comme un fruit dont le goût de l'arbre et du fruit est le même.

Certains expliquent que la partie blanche de l'étrog, comestible dans les cédrats d’Israël, est ce qui ressemble à l'arbre, et que, contrairement aux autres agrumes, cette partie est la principale du fruit (8).

La culture principale de l'étrog était néanmoins destinée à l'accomplissement de la mitsva de la prise des quatre espèces, mais dans les sources de l’époque, il est dit que l'étrog est aussi un fruit comestible pour les adultes (9) et pour les enfants (10).

Il est possible qu'autrefois il existait des variétés d'etrog moins amères et moins acides, et il y aurait même des preuves d'un etrog sucré (11).

Cependant, en général, l'etrog était préparé pour la consommation par macération ou cuisson dans de l'eau chaude (12).

À l'époque de la Mishna et du Talmud, on mangeait le fruit de l'étrog après l'avoir assaisonné avec du sel ou du vinaigre.

On mangeait aussi les jeunes pousses tendres de l'arbre et certains mangeaient même son pédoncule, comme le dit Rabbi Shimon bar Yoh'aï : "le goût de son arbre est comme le goût de son fruit... c'est l'étrog" (13).

Cela n’a pas empêché certains comme I. Loew d'affirmer (14) que le fruit de l'arbre "hadar" est un fruit destiné à la décoration – puisque le terme 'hadar', signifie être embelli, et, de fait, pour lui, ce fruit n’avait pas vocation à être consommé, car l'étrog est principalement destiné à l'accomplissement d'une mitsva (commandement) qui doit être embellie et de toute façon n’était pas consommé sans un traitement intensif.

Notons encore que depuis l'antiquité jusqu'aujourd’hui beaucoup voient quand même un intérêt à la consommation de l’étrog (15).

________

(1) Cf. TJ Souka, chap. 3, hal. 5 ; TB Souka 35b ; Rambam, intro. à la Mishna qui écrit que c’est une tradition qui prouve la force de la loi orale. Cf. encore Falvius Josèphe, Antiquités XIII, §372 (p. 106).

(2) cf. Targoumim sur Vayikra 23,40 et comm.

(3) Cependant, parmi les chercheurs, il y a des opinions divergentes sur la question de savoir quand l'etrog est arrivé dans notre région : certains pensent que l'etrog était présent dans notre région dès les périodes anciennes en Perse et de là, il a été introduit au Levant et, par conséquent, en Terre d'Israël (cf. prof. Zohar Amar, Guidoulei Eretz Israël BiYemei HaBeinayim , 2000, p. 245-251). Quelques restes botaniques d'etrog ont été trouvés en Égypte ancienne, bien que leur datation précise ne soit pas connue, on parle probablement du deuxième millénaire avant l’ère chrétienne (id. p. 108-111). Aussi, il y a eu une découverte de graines d'etrog à Chypre datant de 1200 avant l’ère chrétienne, prouvant que ce fruit était probablement présent dans notre région au moins à cette époque (ibid. p. 247 ; Hakon Hjelmqvist, « Some economic plants and weeds from the Bronze Age of Cyprus », Studies in Mediterranean Archaeology 5 (1979), 45). Dans le jardin du palais royal de l'ancien site de Ramat Rah’el, à Jérusalem, des restes de pollen d'etrog ont été trouvés, avec des restes de saule et de myrte (Langgut et al., « Fossil pollen reveals the secrets of the Royal Persian Garden at Ramat Rahel, Jerusalem », Palynology Volume 37, 2013) ; le site étant daté autour de l'an 700 avant l’ère chrétienne, à l'époque du roi Ézéchias. Il y a également des preuves numismatiques examinant des monnaies anciennes, et des illustrations dans les mosaïques des synagogues, montrant que l'etrog était connu dans le pays dès les périodes anciennes. Certains affirment qu'il est arrivé en Terre d'Israël seulement au IVe siècle avant notre ère, à la suite des conquêtes d'Alexandre le Grand en Orient, et d'autres disent même plus tard (cf. S. Tolkowsky, Hesperides : A History of the Culture and Use of Citrus Fruits London, 1936, pp. 43-45, pp. 49 et suiv.). Cf. encore l’article de G. Biger & N, Liphschitz, « “Etrog” – “Pri Etz Hadar” – the identification of the Biblical “Etrog” », Beit Miqra 148 (1997), pp. 28-33 et l’article de J.E. Dinsmore & Dalman, « Die Pflänzen Palästinas », ZDPV 34 (1911), pp. 25.

(4) En plus des différents passages de la mishna, Théophraste (IVe siècle avant l’ère chrétienne) a mentionné le fruit de l'etrog (Theophrastus, Tyrtamus, Historia Plantarum IV, §4, al. 2-3). Voici ce qu'il écrit :

> "En Médie et en Perse, poussent différentes espèces d'arbres, parmi lesquelles la pomme médienne ou perse, ses feuilles ressemblent à celles de l'arbousier, mais elle a des épines acérées et lisses, le fruit n'est pas comestible, mais l'arbre est très parfumé".

Le naturaliste Pline (Ier siècle après l’ère chrétienne) a également mentionné ce fruit (Plinius Gaius Secundes, Historia Naturalis XII, §7). Dans les monnaies hasmonéennes, les quatre espèces sont visibles, ainsi que dans les monnaies de Bar Kochba. À l'époque de la Mishna, les etrogs étaient également cultivés à Césarée (Tossefta, Mah’shirin, chap. 3, hal. 10).

(5) cf. Mishna Me’ila, chap. 6, mishna 4 ; Tossefta id. chap. 2, hal. 10

(6) cf. Tossfot Me’ila 21a, s.v. yoter ; Toss. Souka 39a s.v. yoter.

(7) cf. TB Souka 35a et comm.

(8) cf. Kapot Temarim (Ibn H’aviv) et H’idoushei H’atam Sofer, sur Souka, ad loc. ; resp. Minh’at Itzh’ak, vol. VIII, §58.

(9) TB Soukka 37b.

(10) Mishna, Soukka chap. 4, Mishna 7; TB id. 46b.

(11) Talmud de Babylone, Shabbat 109b. Il est possible que la consommation d'un étrog non mûr provenait de cette variété, voir Mishna, Ma'asserot chap. 1, mishna 4.

(12) Talmud de Babylone, Soukka 36a.

(13) Talmud de Jérusalem, Soukka chap. 3, hal. 5 (53d); id. Kilayim chap. 5, hal. 1 (30a).

(14) Die Flora Der Juden I-IV, Hildesheim, 1924-1934

(15) A titre d’exemple, la peau de l'étrog aiderait à la digestion des aliments, probablement grâce à ses composés aromatiques (TB Shabbat 108b ; idée que l’on retrouve chez Gallien II, §7). De plus, manger des peaux d'étrog aiderait les personnes sans appétit ou dont le sens du goût est émoussé (cf. Tossefta Teroumot, chap. 10, hal. 2 ; TJ Shevi’it chap. 4, hal. 8 (35c)). L'huile essentielle extraite de sa peau extérieure (flavedo) est utilisée dans l'industrie des parfums et des arômes. Il fut un temps où l'étrog était également utilisé comme remède contre les morsures de serpent et les maladies intestinales (cf. TB Shabbat 109b ; Vayikra Rabba 37,2). Les Juifs d'Éthiopie avaient l'habitude de se brosser les dents avec des branches d'arbre d'étrog après en avoir exposé les fibres internes, attribuant à ces branches des propriétés désinfectantes et réparatrices de la matière dentaire endommagée. Il y a eu des cas où manger un étrog provoquait des pertes vaginales et des émissions de sperme (cf. TJ Yoma, chap. 1, hal 4 (39a) ; TB id. 18a). Par le passé, certains utilisaient une peau d'étrog sucrée mélangée à du miel pour ceux qui avaient été mordus par un serpent venimeux (TB Shabbat 109b). Certaines traditions dans des communautés juives (que l’on peut retrouver dans des livres de segoulot etc.) considèrent que manger un étrog, ou de la confiture faite à partir de celui-ci, ou même simplement le mordre ou mordre son pistil, peut aider à la fertilité, à la grossesse et à un accouchement facile. Théophraste a écrit que placer un étrog parmi les vêtements les protègeait des mites... Selon lui, et selon Pline également, la consommation de cédrat serait également utile pour ceux qui ont bu un poison mortel : on ajoute la peau de l'étrog au vin, et après l'avoir bu, cela provoque une indigestion et l'expulsion du poison du corps. Selon eux encore, la partie interne du fruit donnerait une bonne haleine. Cf. encore Loret, Le cédratier dans l’antiquité, Paris, 1891 ; Nicolas de Martoni, « La Grande Relation du pèlerinage à Jérusalem de Nicolas de Martoni », Revue de L'Orient Latin 3 (1895), pp. 566–669 ; etc.