Question
Bonjour Rav, une question me turlupine depuis longtemps. Dans la parache des ketoret il est fait mention de 368 portions d'encens, 365 à raison d'une pour chaque jour de l'année, et 3 en plus pour kippour.
Mais l'année ne fait jamais 365 jours. On a des années à 353 jours, et plus et d'autres à 383 jours et plus. On atteint 365 jours en moyenne au bout de 19 ans. Est-ce qu'on fabriquait 19 ans d'encens ? Comment expliquer ce passage?
Réponse du Rav Shmuel Elikan
Nous lisons dans une Beraïta citée dans le sidour :
> Les Sages ont enseigné : Comment préparait-on l’encens ? Il y avait 368 manim (mesures de poids) dans sa composition. 365 manim correspondaient au nombre de jours de l’année solaire, et chaque jour, on en utilisait une mesure - la moitié le matin et l'autre moitié le soir. Il restait trois manim supplémentaires, dont le Cohen Gadol (Grand Prêtre) prélevait une poignée pleine le jour de Yom Kippour.
L’encens contenait donc au total 368 manim .
Un maneh est une unité de poids, équivalente à 425 grammes. Ainsi, la quantité totale d’encens était de 156,4 kg.
Comment arrivait-on à 368 manim ?
Tsori, Tsiporen, H'elbena et Levonah : chacun pesait 70 manim , soit un total de 280 manim .
Mor, Ketsia, Shibolet Nerd et Karkom : chacun pesait 16 manim , soit un total de 64 manim. Ensemble, cela faisait 344 manim .
Kos(h)t : 12 manim , ce qui portait le total à 356 manim .
Kiloufa : 3 manim, portant le total à 359 manim.
Kinamon (cannelle) : 9 manim , atteignant ainsi 368 manim.
Parmi ces ingrédients, seulement quatre sont explicitement mentionnés dans la Torah : Nataph, Sheh'elet, H'elbena et Levonah .
Nataph correspond à ce que les Sages appellent Tsori , car il est dit que Tsori est la résine qui coule des arbres de ketaf . Sheh'elet correspond à Tsiporen , comme l’indique la traduction d’Onkelos qui interprète Sheh'elet en lien avec topara (ongle), ce qui pourrait être en rapport avec les griffes du sheh'al (lion).
Les autres ingrédients : Mor, Ketsia, Shibolet Nerd, Karkom, Kosht, Kiloufa et Kinamon ne sont pas mentionnés dans la Torah, peut-être parce que leur quantité était minime par rapport aux quatre principaux composants.
Quoi qu'il en soit, chaque année, il restait trois manim en surplus.
Le Cohen Gadol les broyait à nouveau la veille de Yom Kippour, car l’encens de ce jour devait être plus finement broyé que celui du reste de l’année.
Il les brûlait ensuite à Yom Kippour.
La beraïta précise que l'encens contenait 368 manim , correspondant aux jours de l’année solaire, et que chaque jour, on en brûlait un demi- maneh le matin et un demi- maneh l’après-midi.
Or, nous savons que le calendrier juif suit non pas le cycle solaire mais lunaire.
De plus, à chaque Rosh H'odesh (néoménie) de Nissan, on renouvelait tous les sacrifices publics avec les mah'atsit hashekel (demi-sicles) de la nouvelle collecte.
Cela signifiait que le compte n’était jamais exact !
À la fin d’une année simple, un surplus d'encens s’accumulait et devait être mis de côté pour l’année suivante. Toutefois, il était interdit de l'utiliser.
Que faisait-on alors avec cet excédent ?
Dans le Talmud (de Babylone, Kareitot 6a), il est enseigné :
> Que faisait-on avec l’excédent d’encens ? On le destinait au paiement des artisans, puis on procédait à une substitution monétaire en l’échangeant contre de l’argent des nouveaux fonds, et ensuite, on rachetait l’encens des artisans avec la nouvelle collecte.
Autrement dit, l’excédent d’encens servait de paiement aux artisans. Ensuite, il était racheté avec les nouveaux fonds de l’année suivante.
Cependant, cet excédent ne suffisait qu’à environ onze jours de l’année, et il fallait donc préparer de l'encens supplémentaire.
Mais puisque la recette était extrêmement précise, il était impossible de préparer une quantité pour une année moins onze jours.
Ainsi, un surplus se formait progressivement, si bien qu'une fois tous les soixante ou soixante-dix ans, il suffisait de ne produire que la moitié de la quantité annuelle d’encens, le reste provenant des excédents accumulés.
Cependant, cette explication pose problème.
En effet, les années embolismiques comptent environ 384 jours, ce qui signifie que l'encens excédentaire accumulé en trois ans était consommé durant ces années prolongées.
Alors, comment se formait un excédent correspondant à la moitié de la quantité annuelle sur une période de soixante ans ?
Les Tossafot expliquent que cela est lié aux trois manim supplémentaires, dont le Cohen Gadol prélevait une poignée chaque année. Toutefois, il ne prenait pas la totalité des trois manim , mais seulement environ un cinquième.
Dans leurs gloses sur Kareitot 6b, les Tossafot calculent :
> Chaque année, il y avait 368 manim d’encens. Mais comme l’année moyenne dure 365,25 jours, il restait en moyenne 2,75 manim chaque année, dont une partie était utilisée par le Cohen Gadol. Celui-ci prenait environ un cinquième de maneh par an, laissant ainsi un surplus annuel moyen de 2,55 manim . Après 72 ans, cela s’accumulait à 183,6 manim . Mais puisque la poignée du Cohen Gadol n’était pas une mesure fixe, on peut arrondir à 184 manim , soit exactement la moitié de la quantité nécessaire pour une année.
Cependant, d’après ce raisonnement, il faudrait lire "une fois tous les soixante-douze ans" (pa'am beShiv'im ouShtayim Shana Haya ba leh'atzayin), au lieu de "une fois tous les soixante ou soixante-dix ans".
Le Radbaz propose une autre explication, dans ses responsa (vol. IV, §35). Il explique qu’on peut bien parler d’une période de soixante ans si l'on prend en compte le sel, qui n’a pas été inclus dans les précédents calculs :
> Si l’excédent de soixante ans ne représentait que 180,5 manim , alors qu’une demi-année en nécessitait 184, il manquait encore environ 30 manim (correspondant à la poignée du Cohen Gadol). Mais si on ajoute les soixante quarts de kav (mesure d'unité) de sel de Sodome utilisés chaque année (car chaque maneh d’encens contenait du sel), on arrive bien à un total suffisant pour compenser la différence.
Cependant, les Tossafot ne pouvaient pas expliquer cela ainsi, car selon eux, le sel de Sodome ne faisait pas partie des ingrédients de l’encens, sauf lorsqu’on ne trouvait pas de vin de Chypre et qu’on devait utiliser un autre vin blanc à la place. Ainsi, dans Kareitot 6a, les Tossafot écrivent :
> Le quart de kav (unité de mesure) de sel de Sodome servait uniquement lorsqu’il n’y avait pas de vin de Chypre, afin d’imbiber la Tsiporen . Mais il ne faisait pas partie de la composition de l’encens elle-même, car certains sages estiment que l’encens n’a pas besoin de sel. Même ceux qui pensent qu’il en faut ne l’exigent que lors de la combustion, en analogie avec les sacrifices qui doivent être salés.