Question
Bonsoir rav
Est ce qu’on continue barech alenou si on voyage dans un pays où les saisons sont inversées (printemps ou été pour eux)
Réponse du Rav Shmuel Elikan
Il existe plusieurs avis sur la question :
- ne pas dire "bareh' alenou" du tout et de prier dans "shome'a tefila" pour la pluie (1) ;
- de dire "bareh' alenou" comme dans l'hémisphère nord (2) ;
- de le dire lorsque les pluies y sont nécessaires, selon le climat local (3).
L'usage le plus répandu est de prier pour la pluie, comme dans le reste du monde - au nord de la ligne équatoriale - même si là-bas ce n'est pas la saison des pluies.
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(1) Pendant de nombreuses années, la moitié sud du globe terrestre, au sud de l’équateur, était inconnue ; ce n’est qu’il y a un peu plus de cinq cents ans que des Juifs sont allés s'installer dans les colonies y ont été établies, petit à petit. Les nouveaux colons ont dû s’adapter à une réalité différente de ce qu'ils connaissaient en Europe, dans les bassin méditerranéen et dans les pays arabes : des saisons inversées. La période où ils étaient habitués au climat hivernal est devenue pour eux totalement estivale, et vice-versa. Une des questions importante qui préoccupa les Juifs parmi ces colons concernait la prière pour la pluie. Jusqu'alors, il y avait des dates fixes pour commencer et arrêter de demander la pluie (7 marh'eshvan en Israël et 4 ou 5 décembre dans la "gola"). Mais dans cette région, à cette période, la pluie n'était non seulement pas nécessaire, mais pis encore, elle pouvait être nuisible. Ils ont donc souhaité modifier l'ordre de la prière pour demander la pluie au moment où elle leur était utile, c'est-à-dire en Nissan, et cesser de la demander lorsqu'elle devenait inutile, à savoir en Tishri.
La première source de cette question provient de colons juifs au Brésil, qui ont adressé leur demande au rabbin H'aïm Shabbetaï, rabbin de Salonique, en Grèce, auteur du recueil des responsa Torat Haïm (vol. III, §3).
Le rabbin répondit que les Juifs du Brésil ne devaient jamais demander la pluie dans la bénédiction de Bareh' Alenou. Pendant l'hiver de l'hémisphère nord, ils ne devraient pas le faire, car la pluie à cette période leur est néfaste. Pendant leur propre hiver, ils ne devraient pas non plus demander la pluie dans Bareh' Alenou, car ils ne remplissent pas la définition d’une « terre » (au sens d’une entité nationale ou communautaire). À cette époque, la communauté juive au Brésil était encore restreinte, et il ne pouvait être considéré qu’il existait une « terre » juive nécessitant de la pluie à un moment particulier.
Quel est le lien avec la définition de "terre" ?
Dans le Talmud (Taanit 14b), une question similaire est soulevée :
> "Les habitants de Ninive ont envoyé une question à Rebbi (Rabbi Yehouda HaNassi) : dans notre cas, où nous avons besoin de pluie même en été (pendant la saison de Tammouz), comment devons-nous procéder ? Devons-nous nous considérer comme des individus ou comme une communauté ? Si nous nous considérons comme des individus, devons-nous demander la pluie dans Shome'a Tefila, ou si nous nous considérons comme une communauté, devons-nous la demander dans Birkat Hashanim ? Rabbi leur a répondu : vous êtes comme des individus et vous devez demander dans Shome'a Tefila. Cependant, une objection fut soulevée : Rabbi Yehouda a enseigné : "Quand est-ce vrai ? Quand les années sont normales et qu'Israël est sur sa terre. Mais de nos jours, cela dépend des années, des lieux et des temps." Rabbi répondit : "Tu m'opposes une Mishnah ? Rabbi est un Tanna et peut contester." Qu'en est-il finalement ? Rav Nah'man dit : dans Birkat Hashanim ; Rav Shishat dit : dans Shome'a Tefila. Et la halah'a est : dans Shome'a Tefila".
Les habitants de Ninive ont demandé à Rebbi, car ils avaient besoin de pluie même pendant Tammouz. Rebbi leur répondit que leur statut était celui d'individus ayant besoin de pluie pendant l'été, et non celui d'une communauté. Par conséquent, ils devaient demander dans Shome'a Tefila et non dans Bareh' Alenou, bien que Ninive soit qualifiée de "grande ville pour Dieu". Ils n'étaient pas considérés comme une "terre" entière. [Cette halah'a est tranchée par Maïmonide (Hil. Tefila chap. 2, hal. 17) et dans le Shoulh'an Arouh' (OH 117,2).]
Ainsi, Rabbi Haim Shabbetai a statué pour les habitants du Brésil : pendant leur hiver, ils doivent demander dans Shome'a Tefila. Cependant, dans Bareh' Alenou, il n'y a aucune période de l'année où ils devraient demander de la pluie. De nombreux rabbins ont rejoint l'avis de Rabbi Haim Shabbetai, et cette pratique a été adoptée au Brésil ainsi que dans d'autres pays colonisés par la suite : l'Australie, l'Argentine, etc.
Pendant plus de 250 ans, cette coutume resta en vigueur dans l’hémisphère sud.
Par exemple, le voisin immédiat du Brésil, l’Argentine, a vu son établissement juif débuter au milieu du XIXe siècle ; jusqu’au XXe siècle, la communauté juive y était relativement petite. Toutefois, au cours de ce siècle, elle a grandi considérablement, atteignant à son apogée près de 300 000 personnes.
Des Juifs venus de Damas et résidant à Buenos Aires ont alors adressé des questions relatives à la prière au rabbin Yehouda HaCohen Trab, alors rabbin de Damas. Concernant les prières pour la pluie, ils ont écrit :
> « Les membres de la communauté suivent la coutume de demander la pluie à partir de Heshvan et jusqu’à Nissan, puis disent Bareh'énou selon la coutume de Damas. Est-ce correct ? »
(resp. Milei DeEzra, OH §10).
Dans une réponse détaillée, publiée en 1924, le rav Trab rassemble les différentes opinions des décisionnaires halah'iques sur ce sujet ; sa conclusion suivait celle du Torat H'aïm. Le rav Trab a envoyé sa réponse pour approbation au rav Eliyahou Illouz, qui était Av Beth Din de Tibériade. Bien que ce dernier ait validé la réponse, il a ajouté que, si les pluies étaient nécessaires pour certaines récoltes, il serait permis de demander la pluie dès que le besoin se faisait sentir, et ce jusqu'à Pessa’h dans la bénédiction des années (Milei DeEzra, p. 19).
Quatre ans plus tard, le rabbin Shaoul Sethon, rabbin de Buenos Aires, a écrit dans son recueil de responsa Dvar Shaoul (OH §3, Jérusalem, 1928) :
> « J'ai instauré cette pratique il y a dix ans déjà. »
Il ajoutait avoir envoyé son décret à plusieurs rabbins, qui l’ont tous approuvé.
(2) Dans une lettre envoyée par le Rav Shmouel Salant à un Rav en Australie, il distingue entre la mention de la pluie dans la prière et la demande explicite pour la pluie. Il écrit (cité dans le livre Beit Avraham, vol. I, Jérusalem, 1908, p. 36) :
> "Concernant la mention de 'Mashiv HaRouah' ouMorid HaGueshem', mon opinion était de la réciter là-bas comme partout dans le monde."
Cependant, comme ils avaient déjà pris l'habitude de ne pas le mentionner, il n'a pas ordonné de commencer à mentionner la pluie dans la bénédiction de Teh'iyat HaMetim (résurrection des morts).
De même, l'auteur de l'Arouh' HaShoulh'an (OH 114, al. 3) écrit :
> "...Lorsque la saison des pluies commence en Terre d'Israël, nous la mentionnons tous."
Il semble que le terme "nous tous" inclut également les communautés du sud du globe où des Juifs résidaient déjà au début du XXe siècle, à l'époque de l'Arukh HaShulhan.
Le Rav Betsalel Stern, dans ses responsa Betsel HaH'oh'ma (vol. VI, §85), soutient que la seule période où il est interdit de mentionner la pluie est durant Soukot, car les pluies sont alors nuisibles pour le monde entier. Mais lorsque la pluie est bénéfique et utile pour la majorité du monde, même si elle peut être nuisible localement, il convient de la mentionner.
Dans une lettre adressée au rabbin Itzh'ak Weiss (responsa Min’hat Yitz’hak, vol. VI, §171), rédigée en 1975, le rav Avraham Ben David, interroge l’évolution de la coutume concernant la demande de pluie dans la communauté "Shouva Israël" de Buenos Aires.
Les fondateurs de cette communauté étaient d’origine syrienne, et parmi leurs rabbins éminents figurait le rabbin Sethon. Dans la majorité des anciennes communautés, la coutume pour la demande de pluie suivait l’avis du rabbin Sethon, bien que le rabbin Trab ait noté que, dans cette communauté, « ses paroles n’avaient pas été écoutées ». Cependant, avec la fondation de "Shouva Israël" au milieu du XXe siècle, la coutume a changé pour suivre le modèle de l’hémisphère nord. Cela concernait également les personnes récemment revenues à la pratique religieuse, en grand nombre, qui adoptaient cette pratique. Le rav Ben David se posait la question de savoir quelle coutume adopter, et le rabbin Weiss lui conseilla de suivre la majorité mondiale.
Sa décision est la même que celle du rav Ouziel. En effet, une petite communauté juive d'Uruguay a également soulevé cette question, en 1936 en interrogeant le rav Ben Tzion Meir H'aï Ouziel (resp. Mishpetei Ouziel, mahad. Tanyana, vol. I, OH §6) qui leur a écrit qu'il fallait suivre la coutume de l'hémisphère nord.
(3) Comme l'Amérique du Sud, l’Australie est située dans l’hémisphère sud. Les Juifs y ont commencé à s’installer au début du XIXe siècle, principalement en provenance d’Angleterre. Par conséquent, les questions halakhiques étaient souvent adressées au grand rabbin d’Angleterre, Shlomo Hershel, dont la réponse suivait également celle du Torat Haïm. Vers la fin du XIXe siècle, le rav Avraham Hirschowitz est arrivé à Melbourne. Bien que détaché du Beth Din officiel de la ville, il a établi sa propre cour rabbinique et a argumenté que la pluie était bénéfique en Australie entre Souccot et Pessa’h. En conséquence, il a suggéré d'adapter les prières à ces besoins locaux. Selon lui, la pratique ancienne reposait sur l’idée que les pluies estivales étaient nuisibles. Or, en réalité, dans ces régions, la pluie est bénéfique toute l’année, et la terre produit même plusieurs récoltes annuelles.
Sa question fut soumise à de grands rabbins, dont le rabbin Yitzhak Elhanan de Kovno. Ils décidèrent que les Juifs devaient prier pour la pluie dans Bareh' Alenou aux mêmes périodes que les autres communautés juives de l’hémisphère nord, soit pendant notre hiver, correspondant à leur été. L'avis du rav Hirschowitz n'a donc pas été retenue. Cependant, en 1961, une nouveau responsum fut rédigé sur ce sujet par le rav Shmuel Halevi Wozner (resp. Shevet HaLévy vol. I OH §21). Il proposa une idée novatrice : dans l’hémisphère sud, où les saisons sont totalement inversées, il faudrait également inverser les périodes de prière pour la pluie. Ainsi, ils commenceraient à demander la pluie en Nissan et cesseraient en Tishri. Cependant, il précisa que sa décision nécessitait l’approbation d’un grand rabbin reconnu avant d’être appliquée. A noter que le resp. Minh'at Itzh'ak (Weiss), vol. VI, §171 repousse cet avis avec conviction.
De manière similaire, le Rabbi de Loubavitch s'exprima en 1982 sur l’inversion des saisons dans l'hémisphère sud, en mentionnant l'allongement ou le raccourcissement des nuits et leur impact sur l’étude de la Torah. Concernant la prière pour la pluie, il suggéra que chaque région devrait suivre son propre climat. Toutefois, quelques semaines plus tard, il précisa que bien que cette idée soit logique, il fallait maintenir les coutumes établies de longue date dans l’hémisphère sud pour éviter toute controverse…