Question
Erev tov Rav
Ma question porte sur le verset des tehilim : ולא ראיתי צדיק נעזב …
Comment les Tehilim peuvent ils affirmer ce passage en ayant connaissance de l’histoire de Job , decrit comme un tsadik a qui tant de malheurs sont arrivés?
Merci de votre réponse
Réponse du Rav Shmuel Elikan
Les commentateurs sur Tehilim (1) posent la question et donnent plusieurs réponses :
1. Certains écrivent (2) qu'il existe certes des justes qui souffrent (tsadik ve-ra' lo), mais il y a une limite à cela : ils ne manqueront pas du strict minimum nécessaire à la vie. C’est pourquoi il n’est pas dit dans le verset « Je n’ai pas vu un juste qui souffre », mais plutôt « Je n’ai pas vu un juste abandonné », c'est-à-dire totalement abandonné. Iyov lui-même n'a d'ailleurs pas été "abandonné" (3).
2. D'autres (4) proposent que l'accent est mis sur les mots « et sa descendance demandant du pain ». Autrement dit, il est possible qu'un juste subisse des épreuves, mais sur le long terme, les actes des justes apportent bénédiction à leur descendance, tandis que ceux des mécréants entraînent malédiction pour leur descendance.
3. Mon maître, le Rav H'anan Porat (5), explique que les mots « J’ai été jeune, puis je suis devenu vieux, et je n’ai pas vu… » ne signifient pas « Je n’ai jamais vu… » au sens absolu, mais plutôt qu'une personne qui observe la réalité avec la perspective de la vieillesse, c’est-à-dire sur le long terme et non à court terme, réalise que la dure réalité où « le juste souffre et le méchant prospère » peut exister temporairement, pour des raisons divines. Cependant, elle n'a jamais d'existence durable et pérenne à travers les générations. À long terme, la vérité et le bien finissent toujours par triompher (que ce soit pour le juste lui-même ou pour sa descendance après lui), et personne ne perd jamais à cause de ses bonnes actions.
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(1) Psaumes 37,25.
(2) Rav David Kimh'i, ad loc.
(3) Dans les mots du Radak :
> « Je n’ai pas vu un juste abandonné, complètement… Même s’il peut lui arriver de manquer de certaines choses, il ne connaîtra pas un manque aussi grave que celui d’un méchant. Être abandonné signifie être privé de pain et de vêtement. »
(4) Malbim, ad loc. Voici ses mots :
> « J’ai été jeune, puis je suis devenu vieux, et j’ai observé l’évolution des générations. Jamais je n’ai vu un juste abandonné au point que sa descendance en vienne à mendier du pain, car il n’est jamais abandonné définitivement. Et même s’il ne réussit pas lui-même, ses enfants réussiront. »
Le Malbim poursuit en expliquant ainsi les versets suivants du Psaume 37 (« Il est chaque jour généreux et prête », etc.) :
> « J’ai vu des justes qui, chaque jour, donnent et prêtent (verset 26), au point de s’appauvrir à cause de leur générosité. Et malgré cela, “sa descendance sera bénie” (même verset), car la réussite reviendra à ses enfants, et la justice de leur père sera une source de bénédiction pour eux. C’est pourquoi “Éloigne-toi du mal et fais le bien” (verset 27), ne te laisse pas troubler par l’instabilité du monde et ses revirements, mais “demeure à jamais”, dans la sérénité et la confiance. Car “Hachem aime la justice” (verset 28) : puisqu’Il supervise le monde, Il appliquera forcément la justice. Il en découle que “Il n’abandonne pas Ses fidèles” (même verset), car cela serait contraire à la justice divine. Ainsi, “ils seront toujours préservés” par la Providence, et par conséquent, “la descendance des méchants sera retranchée”, tandis que “les justes hériteront la terre” (verset 29). En fin de compte, ce sont eux qui hériteront de la terre, car la réussite des méchants et leur richesse ne sont là que pour préparer un héritage aux justes. Ce sont eux qui finiront par réussir, et cette réussite leur appartiendra pour l’éternité. »
(5) Dans son article "Du point de vue d'une personne âgée" publié dans son livre Mea't min haOr. Voici ses propos :
> « La grande difficulté de ces versets ne réside pas dans leur compréhension littérale, mais dans la contradiction apparente entre l’optimisme “naïf” qu’ils expriment et la dure réalité qui nous frappe et nous enseigne que bien souvent « le juste souffre et le méchant prospère » (Berakhot 7a). David, qui a connu souffrances et épreuves, n’en était-il pas conscient ? Et nous-mêmes, ne le savons-nous pas depuis toujours ? Comment pouvons-nous réciter ces versets avec conviction et les inclure dans la fin du Birkat HaMazon après chaque repas, sans éprouver de doute ?
> J’ai longtemps été troublé par cette question, et voilà que D.ieu a éclairé mes yeux, et s’est accompli en moi « Ouvre mes yeux, et je contemplerai les merveilles de Ta Torah » (Psaumes 119, 18).
> On a l’habitude d’interpréter le verset « J’ai été jeune, puis je suis devenu vieux » comme l’affirmation d’une réalité constante, du début à la fin de la vie, comme l’explique le Metzoudot : « Dans ma jeunesse et dans ma vieillesse, j’ai observé ce qui arrive aux justes et je n’ai pas vu qu’ils soient abandonnés… »
> Cependant, il semble que ce verset exprime en réalité un message différent, voire opposé à l’interprétation classique :
> – Si j’avais été seulement jeune – dit David au nom du « Maître du monde » – j’aurais effectivement pu croire que le juste souffre et que le méchant prospère, et qu’il s’agit d’une injustice irrémédiable.
> Mais avec la perspective de « J’ai été jeune, puis je suis devenu vieux », c’est-à-dire avec un regard de long terme sur plusieurs générations, je sais avec certitude que la vérité et le bien finissent toujours par se révéler. Même si un juste semble être temporairement abandonné, pour des raisons divines profondes qui ne récompensent pas immédiatement les bonnes actions, « la fin du bien est de se manifester à cause de lui » (selon les mots du Rambam, Hilkhot Techouva 10), et la descendance de ce juste recevra la récompense qui lui revient, conformément au verset « Je fais miséricorde à des milliers de générations envers ceux qui M’aiment et observent Mes commandements » (Exode 20, 5).
> Il apparaît donc que l’expression « J’ai été jeune, puis je suis devenu vieux » met en contraste deux perspectives : celle de quelqu’un qui regarde les choses avec un regard jeune, centré uniquement sur l’instant présent, et celle du « Maître du monde », qui sait observer les processus de la rédemption du monde avec une vision de long terme.
> Ce verset s’intègre parfaitement avec ceux qui le précèdent : « C’est par Hachem que les pas de l’homme sont affermis, et Il agréera sa voie. S’il tombe, il ne sera pas terrassé, car Hachem soutient sa main » (Psaumes 37, 23-24). De ces versets, nous apprenons également qu’un juste peut certes tomber et souffrir temporairement, mais même s’il chute, il ne sera pas anéanti, c’est-à-dire qu’il n’y aura jamais de chute irrémédiable sans possibilité de relèvement. Ou, pour l’exprimer dans nos termes : il ne sera jamais mis K.O. définitivement.
> Cette interprétation permet d’éclairer d’un jour nouveau la conclusion du Birkat HaMazon, où nous pouvons désormais proclamer au nom du « Maître du monde », avec une conviction totale :
> « J’ai été jeune, puis je suis devenu vieux, et je n’ai jamais vu un juste abandonné, ni sa descendance mendier du pain ». »