Question
Bonjour rav. Il est quand même difficile de dire que la charge de la preuve revient à celuiqui n a jamais vu de nourriture tomber du ciel dans ́le désert pour nourrir tout un peuple ou qui n'a jamais vu une mer s'ouvrir etc..
Réponse du Rav Shmuel Elikan
Le fait qu'un événement nous soit inconnu ne veut pas dire qu'il est irrationnel (1).
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(1) Si la tradition juive se contentait de décrire des événements naturels, comme des guerres ou l’établissement en Terre d’Israël, il est probable qu'elle ne susciterait pas de doutes particuliers.
Ce qui attire les critiques, ce sont effectivement surtout les récits d’événements surnaturels.
Beaucoup de gens ont du mal à croire à l’existence du surnaturel, ou même à celle de Dieu comme Volonté qui peut se dévoiler, ce qui les pousse à remettre en question les témoignages décrivant de telles manifestations.
Des récits comme les dix plaies d’Égypte ou le passage de la mer Rouge leur paraissent des légendes imaginaires, qu’ils refusent d'accepter.
De plus, ces événements, selon la tradition, ont des implications pratiques encore aujourd’hui : s'ils se sont vraiment produits, cela implique que nous devons vivre selon les préceptes du judaïsme et observer la Torah et les mitsvot.
Dans ce cas, les gens réclament des preuves solides, contrairement à une simple foi en des événements historiques sans conséquences sur leur vie.
Alors, les miracles peuvent-ils être une réalité ?
La réponse, donnée par nombre de nos Maîtres, est que la réalité doit être apprise par l'expérience et non présumée à partir d'idées préconçues sur ce qui est possible ou impossible (cette idée est longuement développée par le disciple de Galilée, le rav Yossef Shlomo Delmedigo de Candia dans ses ouvrages).
Ces présupposés conduisent facilement à un sophisme appelé « pétition de principe » (en latin scolastique petitio principii) constituant, en logique, un raisonnement fallacieux dans lequel on suppose dans les prémisses de la proposition ce qu'on doit prouver.
Par exemple, le philosophe sceptique David Hume affirmait que chaque fois qu'on nous raconte un miracle, le choix logique est de supposer qu’il s'agit d'un mensonge ou d'une erreur, car les mensonges et les erreurs sont familiers et fréquents, tandis que les miracles ne font pas partie de notre réalité connue par l'expérience.
Le problème de cet argument est qu'il suppose ce qu'il cherche à démontrer : il postule qu’il n'y a pas de miracles dans le monde, et conclut qu'il ne faut pas croire aux témoignages les rapportant ; et comme il est impossible de croire à un témoignage sur un miracle, on conclut qu’il n'y a pas de miracles... Ce n'est pas une conclusion logique, mais une hypothèse de départ, ce qui en fait un raisonnement circulaire. Rejeter par principe tout témoignage sur des miracles est aussi illogique que de croire aveuglément à n'importe quelle histoire de ce type. Certes, les miracles, par définition, sont rares et exceptionnels, mais cela ne signifie pas qu'ils soient impossibles. C'est pourquoi le Rambam dans le Guide des Egarés va enseigner que le récit de miracles dans la Bible sont soit prévus depuis la Création ou vus en rêve, mais le récit est réel, il n'est pas remis en cause. Pourquoi ? Du fait de la tradition.
Le problème des sceptiques de ce type, remettant en cause la tradition, est qu’ils supposent connaître la réalité si bien qu'ils peuvent déterminer ce qui est possible ou impossible sans examiner les faits empiriquement, voire chercher des documents extérieurs à la tradition qui confirmeraient des récits similaires à la même époque. C’est une prétention sans fondement. Par le passé, affirmer qu'un navire en fer pourrait voler dans les airs, qu'un homme pourrait poser le pied sur la lune, ou qu'on pourrait parler à quelqu’un à des milliers de kilomètres via un petit appareil, aurait semblé absurde !
Pourtant, la réalité dépasse l'imagination, et ce qui était jadis considéré comme des légendes ou de la magie se révèle aujourd’hui tout à fait réaliste. La magie d'hier est la science, la technologie d'aujourd'hui.
De la même manière, des descriptions anciennes de miracles, de magie ou d’événements surnaturels, qui paraissent irréalistes à notre époque, étaient peut-être tout à fait véridiques pour les générations passées.
L'univers est vaste et mystérieux : qui peut prétendre savoir avec certitude ce qui est possible ou impossible ? Surtout si on ne l'a pas vécu. Cela n'empêche pas que dans la mesure du possible il puisse être bon de pouvoir expliquer rationnellement ces miracles pour mieux les comprendre. C'est la voie du Rambam, du Ralbag et du Gaon de Vilna notamment - rapprocher de notre entendement dans la mesure du possible.
En outre, beaucoup pensent à tort que la « rationalité » consiste à nier l’existence du surnaturel et à chercher des explications uniquement naturelles pour chaque phénomène. Mais ce n'est pas de la rationalité, c’est un biais psychologique centré sur l'attachement à ce qui est familier, en considérant la réalité présente et connue comme la seule existante, sans possibilité qu'il y ait ou qu’il y ait eu quelque chose qui en dépasse les limites. Si nous n'avons pas vu de miracles, cela prouverait qu'ils n’existent pas et n’ont jamais existé...?! Ce n’est pas une démonstration de logique, mais un préjugé et peut être même de l'arrogance. Chaque cas doit être examiné individuellement, avec ouverture d'esprit, en acceptant la possibilité que la réalité soit différente de ce que nous pensions. Et si un témoignage sérieux et convaincant sur des événements surnaturels existe, la réaction rationnelle serait de l'accepter, et pas de décréter catégoriquement « cela n'existe pas ! », non ?
La personne rationnelle est celle qui reste ouverte à toutes les conclusions, et non celle qui rejette d'emblée tout ce qui ne correspond pas à ses idées préconçues.
Ce que nous disons ici est qu'il est rationnel d'accorder sa confiance à la tradition et de la considérer comme fondamentalement vraie, tout en vérifiant sa fiabilité.
Comment vérifier la fiabilité de la tradition juive ?
C'est simple, la tradition juive n’est pas une tradition ordinaire. En plus de son existence même qui a plus de 3000 ans et reste inchangée, plusieurs arguments renforcent sa fiabilité.
Toutes les traditions ne se valent pas. Il y a des récits faciles à faire accepter, même s'ils ne se sont jamais produits, et d'autres qui seraient très difficiles à imposer comme vérités s’ils n'étaient pas authentiques. Pour évaluer la fiabilité d'une tradition, nous devons nous poser la question suivante : jusqu'à quel point aurait-il été facile ou difficile de fabriquer une tradition de ce genre si l'événement ne s'était pas réellement produit ? Plus il aurait été difficile de convaincre les gens d'accepter un récit faux, plus il est probable que la tradition soit véridique.
La tradition juive possède plusieurs caractéristiques qui renforcent sa crédibilité, en montrant à quel point il serait ardu d'introduire un récit falsifié dans la mémoire collective du peuple juif :
1. L’événement décrit par la tradition est un événement national fondateur.
2. Cet événement a eu lieu devant un grand nombre de personnes.
3. La tradition atteste d’un lien direct entre les croyants actuels et les témoins de l’événement.
4. L’événement était extraordinaire dans le contexte de l’époque.
5. Il y a des écrits égyptiens de l'époque qui témoignent de la sortie d'Egypte et des plaies... mais ce dernier point est un "bonus", il n'est pas nécessaire à l'acceptation de notre propre tradition.