Question
Bonjour Rav. Quelqu'un me dit que je ne peux utiliser le vin de la havdala (du kidoush?) sur lequel j'ai déjà fait la brakha. Je le remets dans la bouteille (qui n'est utilisée que par moi). S'agit il dun vrai problème halakhique ou de considérations purement kabbalistiques ?
Réponse du Rav Shmuel Elikan
Oui, il s'agit bien d'une question halah'ique.
Le vin d'un verre sur lequel on a fait le kiddoush (ou havdala) et qu'on en a bu - est considéré comme "abîmé" (pagoum) (1).
A priori, il vaut mieux remettre ce vin dans la bouteille, en versant d'abord un peu de la bouteille dans le verre pour "réparer" son "manque" (2).
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(1) Le Talmud de Babylone dans les traités Berakhot (52a) et Pessah'im (105b) nous dit que si une personne boit et laisse du vin dans son verre, ce vin devient "défectueux" ou "entamé" (pagoum). C'est-à-dire qu'il n'est plus apte à être utilisé pour l'accomplissement d'une mitsva (tout comme un animal présentant un défaut ne pouvait pas être sacrifié au Temple, ou un vêtement d'un Cohen qui était manquant rendait impropre son travail au Temple).
Les Rishonim (exégètes médiévaux) sont partagés sur la question de savoir pour quel usage ce vin devient inapte :
A. Les Tossafot (ad loc. s.v. Ta'amo) rapportent au nom du Rashbam que cela ne signifie pas qu'il ne faut plus réciter la bénédiction de Boré Péri HaGaffen/HaGuéffen avant de le boire, car cela reste du vin. L'intention de la Guémara est que le vin est altéré et a perdu son statut d'excellence pour servir de "coupe de bénédiction" (Koss shel Berakha), et on ne peut plus faire le Kiddoush dessus. C'est également la décision du Maharam H'alawa (Pessah'im id., s.v. oushema mina).
Voici les termes des Tosafot :
> "S'il l'a goûté, il l'a rendu défectueux (pagoum) : le Rashbam explique que c'est spécifiquement pour le Kiddoush et la Havdala qu'il ne doit pas être défectueux. Mais pour le boire simplement, il faut réciter Boré Péri Hagafen même s'il est entamé, car il est interdit de profiter de ce monde sans bénédiction".
B. Rabbi Menah'em haMéïri de Perpignan (Beit HaBeh'ira Pessahim 105b, s.v. HaShishi) est en désaccord avec les Tossafot et estime que sur un tel vin, on ne récite plus Boré Péri Hagafen, mais Shéhakol (et il est bien sûr évident qu'on ne peut pas l'utiliser, selon lui, pour le Kiddoush). La logique sous-jacente est que, comme l'écrit la Guemara dans Berakhot (35b), le vin a reçu une bénédiction spécifique en raison de son statut de boisson de choix. Or, si on en a bu et qu'on en a laissé, il perd de son importance, et par conséquent, sa bénédiction est rabaissée au niveau de celle des autres boissons.
En pratique, la loi a été tranchée selon l'opinion des Tossafot : la règle du vin "entamé" (pagoum) ne s'applique que pour le Kiddoush, et non pour la bénédiction du vin en général.
Dès lors, un problème semble se poser : le maître de maison récite le Kiddoush le vendredi soir et boit en premier du vin. Lorsque les autres membres de la famille boivent de ce vin après lui, il s'avère qu'ils boivent un vin entamé, celui laissé par le maître de maison !
Cependant, comme l'a écrit le Rashbam (Pessah'im 106a, s.v. kapid), la règle interdisant l'usage d'une coupe entamée ne s'applique qu'a priori (lekhateh'ila). Dans une situation où une personne ne dispose que de vin entamé, il est permis d'en boire pour la mitsva, et c'est ainsi que la loi est tranchée (cf. Shoulh'an Aroukh OH 182, 7 et comm.).
On notera que les Tossafot (id.) ont soulevé une difficulté sur ses propos : si cette règle n'est qu'a priori, pourquoi a-t-on permis à une personne de manger avant la Havdala lorsqu'elle ne dispose que d'une coupe entamée ?
Qu'elle fasse la Havdala sur cette coupe entamée !
Quoi qu'il en soit, ils ont conclu que l'on pouvait s'appuyer sur le Rashbam en cas de force majeure (bishe'at hadeh'ak).
Le Rosh (Berakhot, chap. 8, §2) a répondu à cette question en expliquant que le passage talmudique traite d'un cas où la personne avait exactement un Revi'it (mesure minimale requise) de vin. En en buvant un peu, il ne lui reste plus la quantité nécessaire pour la bénédiction, c'est pourquoi on lui a permis de manger avant la Havdala. Mais s'il y avait plus d'un Revi'it dans le verre et qu'il est devenu pagoum suite à la consommation, il est permis de faire le Kiddoush dessus car, comme l'a écrit le Rashbam, l'interdiction n'est qu'a priori.
D'ailleurs, en général, à la table de Chabbat, il y a d'autre vin disponible.
La question est donc de savoir s'il est permis de boire directement de la coupe de Kiddoush du maître de maison :
A. En effet, le TaZ (OH ibid., s.k. 4) écrit que dans un tel cas, les membres de la famille boivent un vin entamé. C'est pourquoi il est préférable, lorsque c'est possible, que chaque convive ait son propre verre de vin dont il pourra boire après le Kiddoush. Une autre possibilité soulevée par le TaZ pour résoudre le problème est de "réparer" (letaken) le vin, afin que tous les convives boivent d'un vin valide :
> "C'est une difficulté, car s'il n'y a qu'un seul verre pour celui qui bénit, les autres devront inévitablement boire d'un verre entamé, puisque celui qui bénit y a déjà goûté. On peut répondre que chaque fois qu'il est possible de réparer le vin, on le répare ; et lorsque ce n'est pas possible, il suffit que celui qui bénit boive d'un verre non entamé. Par conséquent, il est préférable que chacun ait son propre verre, si possible".
B. Le Mishna Beroura (ibid., s.k. 24) n'est pas d'accord avec le Taz. Il estime que tous les membres du foyer sont considérés comme une seule et même entité, puisqu'ils s'acquittent tous de l'obligation via la même coupe de Kiddoush. Par conséquent, le vin ne devient pas "entamé" (pagoum) par le fait que le maître de maison en boive, en ce qui concerne le reste de la famille. De plus, ajoute-t-il, le TaZ lui-même a écrit que l'essentiel est que celui qui récite la bénédiction le fasse sur un vin valide ; pour les autres membres, dont la consommation n'est qu'un accomplissement optimal de la mitzva (mitzva min hamouvh'ar), il n'est pas si obligatoire de boire un vin réparé.
(2) Pour quiconque souhaitant tenir compte de l'opinion du TaZ (cf. n. 1) et veut que sa famille boive un vin réparé, comment doit-il procéder ? Ce cas est également très fréquent lorsque celui qui a fait le Kiddoush n'a pas fini de boire tout le vin du verre et que l'on souhaite utiliser le reste pour un autre Kiddoush.
En pratique, les décisionnaires ont écrit, à la suite du Talmud de Jérusalem, qu'il est possible de le réparer. Cependant, ils divergent sur la raison sous-jacente, ce qui influe sur la méthode de réparation :
A. Le Maharam de Rothenburg (§476) écrit que l'on peut remettre le vin entamé du verre dans la bouteille, et ainsi le réparer selon le principe de "chaque goutte s'annule au fur et à mesure" (kama kama batil). C'est-à-dire que chaque goutte entamée qui tombe dans le vin valide s'y annule et devient valide comme lui. Selon son opinion, il faut s'assurer qu'il y a plus de vin dans la bouteille que dans le verre, sinon le vin ne pourrait pas s'annuler. Le Maharam ne considérait pas que cela constituait une annulation volontaire d'un interdit, car le vin entamé n'est pas réellement considéré comme un interdit qu'il ne faudrait pas annuler, mais plutôt comme un vin auquel il manque une certaine qualité. De plus, selon son approche, la solution du Rosh et des Tossafot (voir ci-dessous) n'est pas efficace : car de la même manière que le vin entamé se répare lorsqu'on le verse dans la bouteille, un vin valide versé de la bouteille vers un verre déjà entamé deviendrait lui-même entamé (cf. Prisha ad loc. et Aroukh HaShoulkhan OH id. al. 8).
B. Le Rosh (Pessah'im, chap. 10, §14), les Tossafot (Berakhot 52a, s.v. Ta'amo) et la majorité des Rishonim sont en désaccord avec le Maharam. Ils estiment que pour "réparer" le vin, il faut ajouter un peu de vin de la bouteille dans le verre (on peut également y ajouter un peu d'eau valide). La raison de leur désaccord avec le Maharam est qu'il est interdit d'annuler des interdits de manière intentionnelle. Or, lorsqu'on verse le vin entamé dans la bouteille, on répare un "interdit" intentionnellement.
Le Rosh dit textuellement :
> "Du Talmud de Jérusalem, il ressort qu'à une coupe entamée, on y ajoute une quantité infime et on la rend valide, et on peut même la réparer avec de l'eau. Car on y étudie : 'Rabbi Yona goûtait de la coupe et la réparait'. C'est-à-dire : il buvait de la coupe du Kiddoush ou de la bénédiction finale, y ajoutait un peu d'eau, et la laissait pour le lendemain".
Le Shoulh'an Aroukh (OH 182,6) a rapporté les deux opinions, mais l'opinion privilégiée est celle de la majorité des Rishonim, ainsi, il est possible de réparer le vin en versant un peu de la bouteille vers le verre. Néanmoins, si une personne a versé le vin du verre en retour dans la bouteille, le vin reste tout de même valide, selon l'opinion du Maharam.
Quiconque souhaite s'acquitter selon toutes les opinions peut verser un peu de vin de la bouteille dans le verre, puis reverser le contenu du verre dans la bouteille.