Question
Bonsoir chavoua tov.
Sur ce sujet comme sur le sujet des habits de deuil, compte-tenu de votre réponse on ne peut qu'être surpris de l'uniformité du costume du juif "religieux", costume noir, ou pour certains grand manteau noir. Est-ce une sorte de poursuite d'une tradition, d'une sorte de minhag, d'un réflexe moutonnier, ou de de quelque chose de plus important ?
Merci
Réponse du Rav Shmuel Elikan
Nonobstant ce que certains veulent faire croire, il n'y a, je crois, aucune uniformité au sein du Peuple Juif.
Chaque communauté a son code vestimentaire particulier. Basé sur des modes présentes ou passées.
Ainsi, les communautés hassidiques ont leur code vestimentaire, basé sur la mode en Pologne au 19ème siècle ; les lituaniens le leur, basé - selon les enseignements du Sabba de Slabodka par exemple - sur les habits des étudiants conservateurs chrétiens au début du 20ème siècle ; etc. Les juifs en Irak, au Yémen, au Maghreb, à Cochin (en Inde), pour ne prendre que ces exemples très parlants de singularité, se revêtaient très différemment des juifs polonais par exemple et avaient respectivement leur propre code vestimentaire.
Certaines communautés pour se conformer à d'autres ont repris leur code vestimentaire, mais cela n'en fait pas un code uniforme pour autant !
Il s'agit donc d'un phénomène sociologique qui n'a aucune valeur halah'ique (1).
Le seul principe halah'ique régissant, comme dit, est la tznyout.
Notons par ailleurs qu'il existe une "régulation" particulière - hormis celle, biblique, concernant les habits des kohanim - proposée par le Rambam (2), qui a jugé nécessaire de créer un code vestimentaire pour les érudits, montrant ainsi que les vêtements ont une importance sociologique au sein du Peuple Juif qui n'est pas moindre et comprendrait une valeur morale :
> « Les vêtements de l'érudit (disciple des sages - talmid h'ah'amim) doivent être élégants et propres. Il est interdit qu'on y trouve une tache ou de la graisse, ni quoi que ce soit de semblable. Il ne portera pas des habits royaux, tels que des vêtements d'or ou de pourpre, qui attirent tous les regards, ni des vêtements de pauvres, qui dévalorisent leur porteur. Ses vêtements doivent être modérés et élégants. Sa peau ne doit pas être visible à travers ses habits, comme c'est le cas avec les vêtements de lin légers fabriqués en Égypte. Ses vêtements ne doivent pas traîner par terre, comme le font les personnes arrogantes, mais ils doivent arriver jusqu’à ses chevilles et ses manches jusqu'au bout de ses doigts ».
Certains ont également écrit que pour des raisons de pudeur, il faudrait éviter des habits aux couleurs "criantes" comme le rouge (3), mais cet avis n'est pas partagé par tous et certains ne voient aucun problème à ce qu'hommes ou femmes portent des vêtements rouges (4).
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(1) Rappelons que la naissance du vêtement est liée à la faute ; c'est ce que nous apprenons de ce qui s'est passé en Éden. Le terme hébraïque bègèd (vêtement) découle de la racine béguidah (trahison), résultant de la faute : symbole de perte de foi, de confiance et d'authenticité dans la connexion directe et conscience entre l'intériorité et l'extériorité de l’homme. Le jour où le vêtement est né, la tension entre le superficiel et le profond est également née.
C'est un conflit entre notre capacité à vivre dans un monde extérieur tout en exprimant notre lumière intérieure : les « tuniques de peau » (kotnot o'r) recouvrent les « tuniques de lumière » (kotnot or) nous enseigne le tanna Rabbi Méïr. Selon un midrash de nos Sages, les vêtements confectionnés par le Maître du monde pour Adam - ces « tuniques de peau » - sont transmis en héritage à ceux qui, par leur service divin, élèvent l'extérieur vers l'intérieur (toh'o keVaro). Ainsi, ces vêtements auraient été transmis d'Adam à Shet, puis à Noah', à Shem, à Avraham et à Itzh'ak. Leur héritage aurait alors été l'objet du conflit entre Yaakov et Éssaw, les « vêtements précieux d’Éssaw » (bigdei Éssaw haH'amoudot). Yaakov, qui les obtient, les transmet à Yossef, ce qui devient la « tunique à rayures » (Ketonet Passim), source de la jalousie des frères, et qui finit entachée du sang du conflit fraternel.
Symboliquement, le vêtement représente notre capacité à gérer les forces, les couleurs et les influences qui nous éloignent de notre nature intérieure. Si on continue l'idée de ce Midrash retraçant la généalogie des habits divins dans Bereshit comme "tradition prophétique", on voit que Yossef, homme de "l'extérieur", « qui peigne ses cheveux » (messalsel biSe'aro), est prêt à affronter ces défis, à la limite du gouffre, pour sanctifier le Nom divin. Mais lorsqu'il se heurte à l'abîme du péché avec la femme de Potiphar, il abandonne son vêtement : « il s'enfuit dehors » et mérite ainsi son titre de « Yossef le Juste ».
L'enjeu idéologique et éducatif dans une époque marquée par l’influence du « Messie fils de Joseph », qui s’engage dans la rencontre avec le monde de l’action et bâtit un univers en dialogue avec les forces culturelles, cette lutte devient une bataille de survie. Il s’agit de sanctifier le Nom divin discrètement, en construisant un monde intérieur de sainteté où l’intériorité pure sublime l'extériorité, et non l'inverse.
Dans la Torah on lit que Yaakov et Lavan font une "affaire" (Beréchit 30,42). :
> « Et les a'toufim pour Lavan et les keshourim pour Yaakov »
À ce propos, le grand disciple du Baal Shem Tov, Rabbi Yaakov Yossef de Polnoye, expliqua que Lavan se focalisait sur les apparences extérieures - atouf pouvant signifier le revêtement, les habits, tandis que Yaakov se concentrait sur ce qui est lié (kashour) en profondeur.
Ainsi, nous devrions conclure qu’en dehors des règles de pudeur, la nature des vêtements n’a pas d’importance. Nous ne nous soucions pas de l’extériorité. Nous suivons la voie de Dieu, qui voit le cœur plutôt que les yeux.
C'est ce que nous devrions dire, mais l’expérience du monde montre que l'habillement positionne socialement, définit et étiquette... Cela est vrai tant pour l’effet des vêtements sur la perception des autres que pour leur impact sur la perception que la personne a d’elle-même. En vérité, dans la plupart des cas, il y a un lien entre ces deux aspects. Les vêtements constituent un message, un langage.
Ce langage vestimentaire est devenu si sophistiqué que même ceux qui veulent affirmer qu’ils ignorent les messages véhiculés par les vêtements adoptent un style vestimentaire bien défini, partagé par tous ceux qui partagent leur opinion.
En effet, comme dit, les vêtements sont un langage. Par conséquent, nous devons comprendre ce que nous transmettons à travers ce langage. Il convient de veiller à ne pas nous positionner, nous définir ou nous étiqueter d’une manière qui ne correspondrait pas à ce que nous souhaitons.
Cette "guerre culturelle" façonne la vie des jeunes et des adultes. Pendant l'adolescence, une période où la personnalité se forme, le vêtement devient un « champ de bataille », et sa signification prend parfois des proportions immenses et démesurées.
La tenue vestimentaire, l’apparence extérieure, est un langage exprimant une position face à cette question. Penser qu'elle n'a aucune pertinence est une naïveté ; penser qu'elle a un sens métaphysique est une bêtise. Il s'agit surtout d'une question sociale et sociologique.
Certes, la halah'a a toujours vu dans l’apparence juive une expression et un outil de création d’une identité intérieure comme l'exprime le Midrash tardif (Lekah' Tov cité plus haut) sur le fait qu'en Egypte nos Ancêtres « n'ont pas changé leurs vêtements », symbole d’appartenance, ou encore via la mitsva de tsitsit, en continuité avec les « tuniques de peau et de lumière », les lois de « lo yilbash » (ne pas porter des vêtements de l’autre sexe) et l'interdit de suivre des « coutumes des nations », ainsi que l’exigence de propreté pour les vêtements de l'érudit, comme dit, tout cela témoigne de l’importance accordée aux vêtements.
L'intention ici n’est pas de faire des vêtements une ontologie, mais de les considérer comme un outil qui crée et exprime son identité. C'est ainsi qu'il faudrait comprendre l'adage de Rabbi Yohanan qui appelait ses vêtements « ceux qui m'honorent » (TB Shabbat 113b).
(2) Mishneh Torah, Hil. Dé'ot, chap. 5, Hal. 9.
(3) Shah' YD 178, s.k. 3 s.v. malboushim adoumim.
(4) Cf. resp. Siah' Nah'oum §108.