Question
Bonjour, je me demandais comment ça marche si on souffre de troubles alimentaires pour Yom Kippour?
On doit jeûner?
On ne jeûne pas?
On jeûne en mangeant des petites quantités (shiourim)?
Surtout que Kippour c'est sacré... on en connaît qui veulent jeûner coûte que coûte... Que faut-il leur dire ?
Réponse du Rav Shmuel Elikan
Comme la question est très large, nous allons essayer de donner des lignes directrices générales.
Ce qui suit est, bien entendu, le fruit de discussions avec des professionnels de santé mentale, dans le cadre de mon travail sur le site
Maaglei Nefesh
(fondé par le rav Yoni Rosenzweig :
mnefesh.org
).
- Anorexie
Pour déterminer si une personne souffrant d’anorexie mentale doit jeûner à Yom Kippour, il faut distinguer plusieurs situations :
- Situation de danger vital immédiat (physique) dû au jeûne, au fait de s'affamer et à une perte de poids extrême.
Évidemment, une personne dans cet état ne jeûnera pas à Yom Kippour, mais mangera selon les instructions données par son médecin.
- Situation où le danger vital immédiat est passé, mais où le trouble mental reste actif.
Il est alors nécessaire de traiter la maladie psychique dans son ensemble et de ramener la personne vers un état d’équilibre (cela comprend non seulement une alimentation équilibrée, mais aussi une stabilité psychologique : absence de pensées nocives, d’idéations suicidaires, de lutte quotidienne épuisante contre la maladie, etc.).
Certaines personnes dans ce cas sont encore hospitalisées, d’autres en allers-retours dans des institutions, et d’autres encore vivent à domicile tout en ayant des suivis réguliers.
Ce groupe également ne doit pas jeûner du tout, car ils ne sont pas encore stabilisés et la maladie reste active. Ils doivent manger conformément aux directives médicales.
- Situation plus complexe : la personne n’est pas en danger vital immédiat, elle parvient à vivre en dehors de l’hôpital sans surveillance constante (même si un suivi thérapeutique régulier peut rester nécessaire).
Ces personnes sont relativement stabilisées, mais la décision dépendra beaucoup de chaque cas particulier. Quelques lignes directrices :
(a) Une personne dont l’anorexie a été diagnostiquée très tôt, avant un développement significatif, doit demander l’avis de son thérapeute et transmettre ces informations à son rabbin pour consultation.
(b) Une personne qui a suivi un processus de soins et de réhabilitation, qui est maintenant rétablie, équilibrée, dont les thérapeutes estiment qu’elle peut jeûner et qui elle-même pense que le jeûne ne la fera pas rechuter — doit jeûner.
(c) Une personne rétablie mais dont l’équilibre reste fragile, ou dont les thérapeutes déconseillent le jeûne (par crainte d’un risque de rechute), ou qui ressent elle-même que cela pourrait la replonger dans le trouble — ne doit pas jeûner.
Certains ont critiqué l’idée (b), estimant que toute personne ayant souffert d’anorexie devrait être dispensée de jeûne à vie. Pourtant, d’après plusieurs professionnels de santé mentale, cette vision est fausse. En outre, elle envoie un message désespérant : «
tu es malade à vie, tu ne pourras jamais jeûner à Yom Kippour, ni participer à la communauté dans ce rituel sacré
».
Bien sûr, si la vie de la personne était en jeu, on n’hésiterait pas à dire cela.
Ou comme le dit le
Rav Ben-Tzion Abba-Shaoul
(resp. Or leTzion, vol. IV, chap. 15, question 3, et en particulier en note 3) :
« Même si le malade ne veut pas manger, il faut le nourrir contre sa volonté, car il s’agit ici d’un cas de doute de
pikoua’h néfech
(danger pour la vie). Le malade doit savoir que s’il accomplit la mitsva, à savoir ne pas jeûner, il recevra une récompense céleste comme s’il avait jeûné de la manière la plus parfaite. »
Mais, puisque de nombreux experts affirment que ce n’est pas le cas dans la situation décrite, il est essentiel de donner un message d’espoir : « Tu peux guérir, tu peux rejoindre la communauté dans cette pratique sacrée, peut-être à une étape ultérieure. Ne désespère pas, n’abandonne pas. »
Points finaux sur l’anorexie :
La solution des shiourim (manger ou boire en petites quantités) n’est pas envisageable ici. Soit la personne mange normalement, soit elle ne mange pas. Si elle doit manger, restreindre son apport peut être aussi destructeur que le jeûne.
L’anorexie est probablement le trouble le plus mortel du dernier DSM. Les estimations de mortalité vont de 10 % à 30 % (!). Elle doit donc être prise avec le plus grand sérieux.
L’anorexie partage plusieurs caractéristiques avec l’addiction, ce qui complique encore la situation et exige une prudence accrue.
- Boulimie
Les statistiques concernant la boulimie sont plus imprécises. Jusqu’à récemment, on évitait à Maaglei Nefesh (mnefesh.org) de donner des directives trop catégoriques du point de vue halakhique, préférant juger chaque cas individuellement. Mais on a appris davantage ces dernières années, et voici quelques nuances supplémentaires :
(a) La boulimie est aussi un trouble extrêmement nocif. Elle se manifeste généralement par des épisodes de perte de contrôle alimentaire (ingestion de grandes quantités de nourriture) suivis de comportements compensatoires (vomissements, ou autres moyens). Une fois pris dans ce cycle, il est très difficile d’en sortir.
La boulimie entraîne des conséquences graves à long terme, tant sur la santé physique (dommages causés par l’alimentation irrégulière et les vomissements) que sur la santé mentale (les comportements compensatoires peuvent mener à l’autodestruction, voire au suicide).
Ainsi, lorsqu’une personne atteinte de boulimie parvient, avec l’aide de ses thérapeutes, à une alimentation régulière et stable, lui demander d’interrompre ce schéma à Yom Kippour peut être très dangereux.
(b) Une personne hospitalisée pour boulimie, dont l’alimentation n’est pas encore stabilisée, ne jeûnera pas.
(c) Une personne qui commence à manger régulièrement mais sans équilibre durable ne doit pas interrompre son programme alimentaire, conformément à l’avis médical. En règle générale, si les médecins estiment que le jeûne compromettra sa capacité à poursuivre une alimentation régulière, leur avis est déterminant.
(d) Une personne dont l’alimentation est équilibrée et stable depuis longtemps sera évaluée au cas par cas, et souvent pourra jeûner pleinement.
- Autres troubles alimentaires
Dans les autres troubles alimentaires, il est encore plus difficile d’établir une règle générale. Les plus concernés par le jeûne sont le trouble d’hyperphagie boulimique (
binge eating disorder
) et le trouble d’évitement/restriction de l’ingestion alimentaire (ARFID).
Dans de nombreux cas, du point de vue halakhique, la personne n’est pas en danger, et le jeûne n’affectera pas négativement son programme alimentaire.
Mais ce n’est pas une règle absolue. Si vous êtes concerné, il est fortement recommandé de poser la question, surtout si un seul jeûne risque d’anéantir des mois de progrès.
- Dernière remarque
On sait à quel point il est difficile pour beaucoup de ne pas jeûner à Yom Kippour.
C’est sans doute la dispense que l’on nous supplie le plus souvent de ne pas donner, que ce soit par les malades ou par les personnes âgées. Ils ressentent cela comme une transgression de la sainteté du jour, et vivent honte ou réticence à suivre ce conseil ; voire se sentent exclus de la communauté.
Mais on tient à être clair : si, d’après les critères ci-dessus, vous devez manger à Yom Kippour, c’est une
Mitzva
(un commandement) pour vous, de le faire.
C’est même la plus grande façon de servir Dieu ce jour-là : manger, boire, retrouver un équilibre physique et mental - afin de pouvoir observer de nombreux Yom Kippour dans les années à venir.
Ci-joint des prières pour les gens qui doivent manger à Kippour du fait de troubles alimentaires :
Avant de manger (prière tirée du livre Torat HaYolédèt, chap. 52, al. 10 recopiée d'un ancien livre de prières)
הנני מוכן ומזומן לקיים מצוות אכילה ושתיה ביום־הכיפורים, כמו שכתבת בתורתך ”ושמרתם את חוקותי ואת משפטי אשר יעשה אותם האדם וחי בהם, אני ה׳“ ובזכות קיום מצווה זו, תחתום אותי, ואת כל חולי עמך ישראל לרפואה שלימה, כן יהי רצון, אמן.
Prière supplémentaire rédigée par notre ami le rav et dayyan Betzalel Daniel
מֶלֶךְ חָפֵץ בַּחַיִּים, מְחַיֶּה וּמַצְמִיחַ יְשׁוּעָה, צִוִּיתָ בְּתוֹרָתְךָ הַקְּדוֹשָׁה "אַךְ בֶּעָשׂוֹר לַחֹדֶשׁ הַשְּׁבִיעִי הַזֶּה יוֹם הַכִּפֻּרִים הוּא מִקְרָא קֹדֶשׁ יִהְיֶה לָכֶם וְעִנִּיתֶם אֶת נַפְשֹׁתֵיכֶם".
לִמְּדוּנוּ רַבּוֹתֵינוּ הַקְּדוֹשִׁים שֶׁעִנּוּי הוּא מֵאֲכִילָה וּשְׁתִיָּה, וְכָל יָמַי אֲכִילָתִי וּשְׁתִיָּתִי הֵם יְעַנּוּנִי.
מֶלֶךְ הַמְּלָכִים, אֵין מַרְגּוֹעַ לְנַפְשִׁי, עִנּוּיִי עִמִּי תָּמִיד. וַאֲנִי אָמַרְתִּי נִגְרַשְׁתִּי מִנֶּגֶד עֵינֶיךָ.
הֲרֵי אֲנִי בָּאָה לְהִתְעַנּוֹת לְפָנֶיךָ, לֶאֱכֹל וְלִשְׁתּוֹת בְּעַל כָּרְחִי בְּיוֹם הַקָּדוֹשׁ, וּבִזְכוּת חֶלְבִּי וְדָמִי אוֹסִיף לְהַבִּיט אֶל הֵיכַל קָדְשֶׁךָ. נַפְשִׁי נִתְּנָה בְּיַד רָשָׁע, בִּלָּה בְּשָׂרִי וְעוֹרִי, שִׁבַּר עַצְמוֹתַי. פְּקַח עֵינַי הָעִוְּרוֹת, לְהוֹצִיא מִמַּסְגֵּר אֲסִיר, מִבֵּית כֶּלֶא נַפְשִׁי הַיּוֹשֶׁבֶת חֹשֶׁךְ. הַצִּילֵנִי נָא, כִּי לֹא תַּחְפֹּץ בְּמוֹת הַמֵּת, כִּי אִם בְּשׁוּבוֹ מִדַּרְכּוֹ וְחָיָה. וְכָךְ אֶזְכֶּה לָשׁוּב לְפָנֶיךָ, וּלְעָבְדְךָ בְּלֵב שָׁלֵם וְנֶפֶשׁ חֲפֵצָה.
רְפָאֵנִי ה' וְאֵרָפֵא, הוֹשִׁיעֵנִי וְאִוָּשֵׁעַ, כִּי תְּהִלָּתִי אַתָּה. הוֹצִיאָה מִמַּסְגֵּר נַפְשִׁי לְהוֹדוֹת אֶת שְׁמֶךָ.
ה' אֱלוֹקִים, מֶלֶךְ עוֹלָמִים, צִוִּיתָ בְּתוֹרָתְךָ הַקְּדוֹשָׁה "כִּי כָל הַנֶּפֶשׁ אֲשֶׁר לֹא תְעֻנֶּה בְּעֶצֶם הַיּוֹם הַזֶּה וְנִכְרְתָה מֵעַמֶּיהָ". הֲרֵי אֲנִי עוֹמֶדֶת כְּרוּתָה מִנַּפְשִׁי, וּמְעֻנָּה יוֹמָם וָלֵיל. בַּבֹּקֶר אֹמַר מִי יִתֵּן עֶרֶב וּבָעֶרֶב אֹמַר מִי יִתֵּן בֹּקֶר. הֲרֵי אֲנִי בָּאָה לְהִתְעַנּוֹת בַּאֲכִילָה וּשְׁתִיָּה לְפָנֶיךָ בַּיּוֹם הַקָּדוֹשׁ וְהַנּוֹרָא, וְכָךְ אָשׁוּב לְעַמִּי וְלֹא אִכָּרְתָה מֵהֶם.
מֶלֶךְ חָפֵץ בְּחַיִּים, תֵּן לִי שָׁנִים אֲשֶׁר אֹמַר יֵשׁ לִי בָּהֶם חֵפֶץ. כָּתְבֵנוּ וְחָתְמֵנוּ בְּסֵפֶר הַחַיִּים, לְמַעַנְךָ, אֱלוֹקִים חַיִּים. שַׂבְּעֵנִי מִטּוּבֶךָ, שַׂמַּח נַפְשִׁי בִּישׁוּעָתֶךָ, וְטַהֵר לִבִּי לְעָבְדְךָ
בֶּאֱמֶת.