Question
Il n'y a pas une exception pour pourim ?
Réponse du Rav Shmuel Elikan
La question ne traitait pas de Pourim. Quoi qu'il en soit, je recopie ici une réponse donnée sur le sujet.
Question
D'où provient l'usage de se déguiser à Pourim ? Est-ce lié au "carnaval", dans quel cas, n'y aurait-il pas un "problème" à célébrer la fête comme ça ?
Réponse
Effectivement, plusieurs rabbins ont écrit qu'il fallait éviter de se déguiser à Pourim, pour cette raison, dont le Rav Yossef Messas (resp. Mayim H'ayim I, §298) qui écrit clairement que selon lui cet usage n'a rien de juif et est lié au carnaval, c'est également l'avis du Rav Shem Tov Gaguine (Keter Shem Tov, t. II, p. 545), du Rav Mazouz (Sansan leYair, §12, en note) ainsi que du Arih'at Shoulh'an Korah' (t. IX, p. 229) ou encore du rabbin et homme d'affaire américain Tzvi Reizman (dans Ratz KaTzvi, t. H'anouka-Pourim, §36, p. 590), etc.
Toutefois cet usage n'est pas nouveau et il n'est pas évident qu'il soit lié au carnaval.
Le premier à citer l'habitude (que le Peuple Juif avait déjà pris) de se déguiser à Pourim fut le grand traducteur, Rabbi Kalonymos bar Kalonymos (Espagne-France-Italie - 1286-1328), dans son livre de morale "Even Boh'an" (éd. Haberman, Mossad HaRav Kook. p. 30), dans le cadre d'une description :
"Les gens font les fous, ils font la fête... celui-ci revêt la robe d'une femme... et celui-ci imite un simple d'esprit... les hommes et les femmes ensemble, le soir, lors du festin de Pourim".
"כי ישתגעו וכי יתהוללו...זה ילבש שמלת אשה ולגרגרותיו ענקים, וזה יתחקה כאחד הריקים...אלו עם אלו אנשים עם נשים – לעת ערב סעודת פורים"
Pourtant il ne parle que de se déguiser le soir de Pourim...
Après lui, vint Rabbi Yehouda Mintz (Italie, 1408-1508 - resp. §16), qui fut le rabbin de Padoue pendant plus de 47 ans, qui écrit (trad. libre) :
"J'ai grandi auprès de grands et pieux maîtres, et ils ont vu leurs fils et filles, gendres et brus,mettre des masques et se déguiser avec des habits du sexe opposé et s'il y avait en cela un aspect quelconque de faute, d'interdit, comment auraient-ils pu se taire et ne pas les réprimander... il me semble évident qu'ils avaient des preuves et des appuis pour permettre cela... car cela n'est pas volontairement ainsi... mais lié à la joie de Pourim"
גדולים וחסידי עליון ז"ל נתגדלתי אצלם אשר ראו בניהם ובנותיהם חתניהם וכלותיהן לובשין פרצופין ושינו בגדיהם מבגדי איש לבגדי אשה וכן להיפך, ואם היה ח"ו נדנוד עבירה, חלילה וחס להם לשתוק ולא ימחו...אלא ודאי היה להם ראיה וסמך שהיתר גמור הוא... כיון שאינו מכון... אלא לשמחת פורים"
Suivant ses propos le Rema (Cracovie, Pologne, 1525-1572 - OH 696, 8) tranche :
"L'usage que l'on a de se déguiser à Pourim en mettant des masques et les hommes revêtent des robes de femmes et les femmes des habits d'homme, il n'y a aucun interdit à cela, car toute leur intention est liée à la joie (de Pourim)".
ומה שנהגו ללבוש פרצופים בפורים וגבר לובש שמלת אשה ואשה כלי גבר, אין איסור בדבר מאחר שאין מכוונין אלא לשמחה בעלמא
C'est également ainsi que trance le Levoush (ibid.) dans des termes similaires.
Il est cependant à noter que certains décisionnaires, tel le Rav Yoël Sirkis, qui fut le rabbin de Cracovie, environ 50 ans après le Rema, dans son commentaire sur le Tour, Bayit H'adash (YD 182) émirent quelques réserves.
Ainsi il écrit (BaH', id.) à propos des déguisements d'hommes pour femmes et vice-versa :
"Laisse les israélites, mieux vaut qu'ils fautent involontairement que volontairement... toutefois, quiconque a la crainte du Ciel, avisera sa maisonnée et ceux qui écoutent son propos, qu'ils ne transgressent pas un interdit à Pourim".
"הנח להם לישראל מוטב שיהיו שוגגין ואל יהיו מזידין... אבל כל ירא שמים יזהיר לאנשי ביתו ולנשמעין בקולו שלא יעברו על איסור לאו בפורים".
Il ne fut pas le premier à s'exprimer de la sorte.
Le Rav Efraim de Luntschitz, disciple du Maharal de Prague et connu pour son commentaire sur la Torah, le Kli Yakar, contemporain au Rema, dans son "Olelot Efraim" - livre de drashot, qui sont vivement conseillées à tous les amateurs du genre - ma'amar 309, t. I, p. 375 dans l'éd. de Jérusalem, 1991) disait déjà qu'il n'est pas possible de fêter Pourim lorsque les gens ne se reconnaissent pas et ne se voient pas. Pour lui, la joie, passe par le reagard, par le vivre-ensemble ; ainsi une fête "masquée", n'est pas une fête juive, n'est pas une manière de célébrer la joie (en hébreu dans le texte :"ישנו את טעמם לתת על פניהם מסוה עד שנהפך לאיש אחר ואין לו מכיר, כי לכולם יהיו חליפות שמלות והיו לנשים כי על גבר יהיו כלי אשה וכל הנשים יתנו על פניהן כסות עניים עד אשר כל רואיהם לא יכירום ולא ידעו ולא יבינום מה ומה ההולכים... הכזה יהיה יום משתה ויום ה'? ומאין להם סמך למנהגים מקולקלים כאלו?").
Comme dit, c'est l'avis de plusieurs décisionnaires. Non pas à cause du fait que ce soit lié au carnaval, mais à cause des problèmes de méconnaissance, de légerté d'esprit et surtout de l'interdit de ne pas revêtir des vêtements du sexe opposé ("lo yilbash").
C'est l'avis notamment du Shla (fin de mass. Meguila), du Knesset HaGuedola (OH 695), du TaZ (YD, id. s.k. 4), le H'ida (Birkei Yossef OH 696, s.k. 13 et YD 182, s.k. 3), le Yad HaKetana (180b), le rav Shmouel Abouhav (Sefer HaZikhronot, Zikaron II, chap. 2), le rav Avraham Dantzig (Binat Adam §74), Orh'ot H'aim (Spinke - OH id. s.k. 13), Arouh' HaShoulh'an (ibid. al. 12), et de plusieurs rabbins contemporains comme le Rav Zakai dans son "HaBayit HaYehoudi", part. Moadim, p. 159, hal. 27 qui va même jusqu'à interdire des enfants, alors qu'ils sont encore tout petits de mettre des habits du sexe opposé et par conséquent propose d'éviter de se déguiser.
On retrouve la même idée dans les Reshimot du Rav Kaniewsky au nom du H'azon Ish, alors que dans le livre H'emdat Aryeh (chap. 30), il est prouvé, sources à l'appui, que pour des enfants en dessous de leur majorité (bar/bat mitzvah - il n'y a aucun problème).
Le Rav Ravkash, dans son Be'er HaGoleh (sur YD 182) écrit que de nombreux décrets (!) et mauvaises décisions ont été prises contre les juifs à cause de cet usage du déguisement de Pourim surtout lorsque des hommes s'habillent en femmes et vice-versa.
Toutefois, comme dit, il s'agit d'un usage ancien, fixé par le Rema comme permis.
Rabbi Akiva Eiger (dans ses notes sur le Sh. Ar. OH 696,8) renvoie aux propos du Maguen Avraham (sur OH 307, s.k. 22) où il écrit "je ne sais pas qui leur a permis à Pourim (de s'amuser de la sorte), et il est possible que ce soit lié à la moquerie que l'on fait en mémoire du roi Assuérus" ("ולא ידענא מי התיר להם בפורים ואפשר שנמשך להם משחוק שעושים זכר לאחשורוש"). Il semble, selon Rabbi Akiva Eiger, que cela se rapporte aux masques et autres déguisements, justifiant ainsi cet usage de Pourim.
Je me rappelle avoir vu quelque part que le Pri H'adash écrirait que dans ce cas, il faut suivre le Rema et l'usage et ne pas écouter les avis qui refuseraient de comprendre qu'à Pourim le déguisement n'est pas néfaste. Toutefois, je n'arrive pas à retrouver la source à cela...
En résumé : il existe un usage, assez ancien, de se déguiser à Pourim.
Concernant le fait de se déguiser dans des habits du sexe opposé, certains veulent justifier cela, alors que d'autres interdisent formellement.
Certains permettent aux enfants en tout cas, et d'autres veulent également interdire dans ce cas.
Plusieurs raisons ont été avancées quant à cet usage.
Certains le lient au voilement de Dieu dans l'histoire (cf. TB H'oulin 139b) et le fait que Son Nom ne soit pas présent dans la Méguilat Esther.
Le Rabbin Elie Munk dans son commentaire sur Nombres 21,1 (La voix de la Torah, Nombres, pp.208-210) propose que les masques symbolisent les changements de forme qu'a pris Amalek. Il suppose que l'usage de se déguiser trouverait sa source dans le midrash sur la parasha de H'oukat. Dans cette section, il est écrit qu'Israël fut attaqué par « le Cananéen, roi d'Arad » (Nombres 21,1). Or, l'identité de ce roi n'étant pas dévoilée, nos Sages proposent diverses explications ; l'une d'entre elles constitue à l'identifier à Amalek. Pourtant, ce dernier n'est pas originaire de Canaan ! Nos maîtres expliquent alors qu'il aurait forcé son peuple à adopter la langue des cananéens pour ruser contre le Peuple d'Israël. Ainsi, lorsque ces derniers se seraient trouvés face à eux, ils auraient dirigé leurs prières contre le « Cananéen », ce qui n'aurait eu aucun effet sur le peuple d'Amalek, qui croyait dur comme fer en la force protectrice des prières d'Israël. Toujours selon nos Sages, le Peuple d'Israël sortit victorieux du fait d'une prière non nominative qu'ils effectuèrent pour se débarrasser de leur assaillant.
Amalek est l'ancêtre d'Aman le persécuteur des juifs dont il est question dans la méguilat Esther (Esther 3,1). D'où la déduction du Rav Munk quant à l'origine du « déguisement » à Pourim: Aman le mécréant est le descendant d'Amalek, celui qui se déguise pour ruser. Dès lors l'habitude de se déguiser représenterait une moquerie vis à vis de l'ancêtre d'Aman au déguisement complètement inutile face au Peuple d'Israël.
Le Rav SHaG"aR, quant à lui, propose dans son livre "Pour hou HaGoral", dans un article fantastique consacré aux masques et au travestissement, d'y lire le symbole d'enjeux existentiels ; nous avons tous des masques dans notre vie, et ramène pas mal "d'explications" allant dans ce sens, basées sur des textes h'assidiques.
Dans son livre, le Rav Itzh'ak Lipitz (Sefer HaMat'amim HaH'adash, Varsovie, 1904, p. 68) rapporte au nom du Torat Emet que les déguisements ont des enjeux kabbalistiques : "se diminuer" de la Sagesse, de nos vêtements habituels, et remonter depuis là-bas dans des habits qui ne sont pas les nôtres, comme la Rédemption qui vient avec des revêtements inhabituels, par un réveil d'en bas.