Question
Bonjour,
une ecole dans notre quartier organise une collecte des loulavim pour en faire du compost. L'idee etant que ceci est "utile" pour l'environnement. Toutefois le minhag est en principe de garder le loulav pour alimenter la combustion du hametz la veille de Pessah. Y a-t-il une raison de preferer l'une solution par rapport a l'autre?
Réponse du Rav Shmuel Elikan
Il y a une préférence claire pour l’usage de garder le Loulav jusqu’à Pessah’ et l’utiliser pour faire d’autres mitzvot (1). Utiliser un objet qui a servi comme mitzva à la poubelle ou comme détritus n'est pas bien vu (2).
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(1) De nombreux fidèles ont l’usage de conserver leur loulav et les branches de saule (aravot) utilisées pendant la fête de Soukkot jusqu’à la veille de Pessah’, afin de les employer pour une autre mitzva. Il convient de noter que l’on trouve encore d’autres coutumes concernant l’usage du loulav. Ainsi, il est rapporté dans le livre Orh’ot H’ayim ha-H’adashot du Maharsham (OH 606, 8), au nom du Yaffé LaLev de Rabbi Rah’amim Yitzh'ak Palache, que leur coutume, le jour de Hosha’ana Rabba après la prière, était de prendre le loulav (encore lié avec le hadas et l’arava) et de le placer à l’entrée de la maison pendant la nuit, comme « gardien de protection », jusqu’à Pessah’, etc. De même, le Sefer ha-Manhig (Hil. Shabbat §66) écrit qu’on récite la bénédiction à la sortie du Shabbat sur le hadas précisément, parce qu’on a déjà récité une bénédiction sur lui lorsqu’il faisait partie du loulav.
Concernant l’usage de garder jusqu’à Pessah’, au fil des générations, plusieurs explications ont été données à cette coutume, et l’on trouve diverses pratiques selon les communautés d’Israël.
Le principe de base provient du Talmud, traité Berah’ot (39b) et Shabbat (117b), qui enseigne que lorsqu’un objet a déjà servi pour une mitzva, il est souhaitable de l’utiliser à nouveau pour une autre mitzva. Par exemple, à propos du pain ayant servi à l’érouv tavshilin, on récitera dessus la bénédiction du hamotsi :
> « Rav Ami et Rav Assi, lorsque leur parvenait le pain de l’érouv, récitaient dessus la bénédiction du hamotsi leh’em min ha’aretz, en disant : “puisqu’il a déjà servi pour une mitzva, accomplissons avec lui une autre mitzva” ».
L’explication simple de ce lien se trouve chez les Ah’aronim : c’est en raison du h’ibouv mitzva, l’amour de la mitzva - parce que nous aimons la première mitzva, nous désirons la prolonger à travers une autre (cf. Elef LaMagen sur Maté Ephraïm OH 676).
Au cours de l’histoire, trois pratiques principales ont été mentionnées concernant l’usage du loulav de Soukkot à la veille de Pessah’.
Le Mahari”l (Lois de la veille de Pessah’) écrit :
> « On ne détruit le h’ametz que par le feu, selon Rabbi Yehouda… Et certains parmi nos maîtres brûlent le h’ametz avec les branches de loulav et les hosha’anot, puisque ces objets ont déjà servi pour une mitzva. D’autres cuisent les trois matzot avec ces branches. Et je dis à leur propos : “Et ton peuple, tous seront des justes…” »
Son élève, le Mahari Weil (resp. §191), écrit :
> « Les gens pieux ont coutume de conserver le loulav pour la cuisson des matzot, car puisqu’il a déjà servi à une mitzva, qu’il serve à une autre, comme il est dit au sujet de l’érouv. »
Ainsi, deux usages sont mentionnés :
– brûler le loulav avec le h’ametz la veille de Pessah’,
– ou bien l’utiliser pour allumer le four destiné à la cuisson des matzot de mitzva.
De même, le Maharshal (dans ses resp. §87) écrit :
> « J’ai vu chez mes maîtres qu’ils brûlaient le h’ametz avec les hosha’anot, et d’autres les jetaient dans le four pendant la cuisson des matzot. L’un comme l’autre sont des paroles du Dieu vivant. »
Ses propos sont cités par le Pri Hadash (OH 461) et le Hok Yaakov (OH 445, s.k. 3), entre autres. Cf. encore Sh. Ar. HaRav (H’abad), OH 445,12.
Le Ben Ish H'aï (1ère année, par. Vezot HaBerah’a, §8) écrit :
> « Notre coutume est de garder la branche de saule (arava) jusqu’à Pessah’ pour brûler avec elle le h’ametz, et de brûler le loulav dans le four où l’on cuit les matzot de mitzva. »
Cet usage combine donc les deux usages précédents : le loulav pour les matzot, et le saule pour le h’ametz.
Dans le Mahari”l (Lois de la cuisson des matzot), une autre explication est donnée :
> « On a l’usage d’allumer le four à matzot avec les branches de saule des loulavim de la Soukka. Certains nettoient le four avec celles-ci, puisqu’elles ont déjà servi pour une mitzva. Ainsi faisait le Rav Y. Segal, et il en est de même pour les hosha’anot - certains s’en servent pour fabriquer un calame (kolmos). »
Autrement dit, on nettoyait le four à matzot avec les branches du loulav avant la cuisson.
En résumé, nous avons donc trois usages principaux :
1. Brûler le h’ametz avec le loulav et les hosha’anot ;
2. Utiliser le loulav pour allumer le four à matzot ;
3. Nettoyer (khiboud) le four avec le loulav avant la cuisson.
Chaque option présente un certain avantage.
La Mishna (Pessah’im 21a) rapporte une discussion : le biour h’ametz doit-il se faire uniquement par le feu ou de toute autre manière ? Rabbi Yehouda pense qu’il faut nécessairement le brûler, tandis que les Sages estiment qu’on peut le détruire de n’importe quelle façon. Or, la halakha suit les Sages (Sh. Ar. 445,1), selon lesquels il n’y a pas de mitzva spécifique dans la combustion du h’ametz.
Ainsi, il n’y a pas lieu d’appliquer ici le principe de « puisqu’il a déjà servi à une mitzva, faisons-en une autre ». C’est donc plus approprié d’utiliser le loulav pour le four à matzot que pour le h’ametz. Selon l’analyse de Rav H’aïm de Brisk (sur Rambam, hil. Hametz ouMatza 1,1), pour Rabbi Yehouda, le biour h’ametz est une mitzva positive de brûler l’objet, tandis que pour les Sages, il s’agit simplement de faire en sorte qu’il n’y ait plus de h’ametz en sa possession, sans mitzva sur l’acte de combustion lui-même. Donc, selon les Sages (loi retenue), brûler le loulav avec le h’ametz ne réalise pas une mitzva supplémentaire.
Cependant, selon Rabbi Yehouda et certains décisionnaires, brûler le h’ametz est bien une mitzva en soi. Dans ce cas, en utilisant le loulav pour cette combustion, on accomplit effectivement une nouvelle mitzva avec lui. Tandis que la cuisson des matzot n’est qu’une préparation à la mitzva (la mitzva véritable étant de les manger le soir du Seder).
Le troisième usage consiste à nettoyer le four à matzot avec le loulav, accomplissant ainsi une mitzva tant que le loulav est encore intact. Même si ce nettoyage n’est qu’un heh’sher mitzva (préparation à la mitzva), il est du même ordre que l’allumage du four. Cependant, cela peut paraître légèrement irrespectueux vis-à-vis de l’objet de mitzva, car il sert à nettoyer. Le Taz (OH 21,2) et le Mishna Beroura (ibid. s.k. 6) précisent qu’il n’est pas convenable de jeter les restes du loulav ou du sekhakh à la poubelle, car cela manquerait de respect à une mitzva accomplie. Il faut trouver un moyen digne pour s’en défaire.
On notera encore que sur le plan symbolique, ce lien entre Soukkot et Pessah’ est profond : Pessah’ marque le début de la saison chaude, le souvenir de la sortie d’Égypte, alors que Soukkot marque le début de la saison des pluies, le souvenir des miracles du désert.
Rabbi Yehoshoua Ibn Shoëb (XIVème s., Espagne, disciple du Rashba) écrit dans son sermon pour le premier jour de Soukkot :
> « De même que la fête de Pessah’ a été instituée pour rappeler les miracles d’Égypte et de la mer, ainsi la fête de Soukkot a été fixée pour rappeler les miracles du désert et les nuées de gloire qui accompagnaient Israël - qu’il s’agisse de vraies soukkot ou des nuées, tout cela fut un grand miracle. »
Selon lui, Pessah’ et Soukkot représentent deux étapes distinctes de la libération : la sortie d’Égypte et le cheminement sous la Providence divine dans le désert.
Mais ces deux fêtes restent liées : Pessah’ symbolise le renouvellement de l’Alliance entre Israël et Dieu, tandis que Soukkot exprime la présence continue de la _Shekhina_ parmi le peuple.
Ainsi, en réutilisant le loulav - symbole de droiture, de lien entre le cœur de l’homme et son Créateur - pour Pessah’, nous relions les deux fêtes : la Shekhina qui nous abrite sous la Soukka se poursuit dans la purification du h’ametz, symbole du mauvais penchant.
Comme l'écrit le Rav Y.M. Charla”p, dans son introduction à la Haggada de Pessah’ (p. 6) :
> « Cette nuit, la Shekhina repose sur chacun d’entre nous ; nous sommes tous semblables aux justes suprêmes, purs et particuliers. Par la connexion entre la Soukka, ombre de la foi, et la destruction du h’ametz, nous renouvelons notre alliance avec le Créateur et nous réjouissons d’entrer à nouveau sous Sa protection. »
(2) cf. TaZ OH 21, s.k. 2 ; Mishna Beroura id. s.k. 6-7 et id. OH 639, fin du s.k. 24.