Rav Elikan
Cacherout
Cacherout10 septembre 2024Questeur #161WhatsApp

Question

Bonjour rav,

J’ai une question concernant le temps d’attente entre la viande et le lait.

J’ai toujours pensé qu’il fallait attendre 6h pleines (5h59+60s ).

J’ai cependant récemment entendu que non, on pouvait consommer du lait dès le début de la 6ème heure ( cad après 4h59 + 60s)

Pour donner un exemple concret si je finis mon repas bassari a 12h00, selon ce que je pensais je peux manger du lait qu’à 18h, et selon cette deuxième version à 17h.

J’aimerais bien avoir un éclaircissement sur la question svp !

Merci d’avance !

Réponse du Rav Shmuel Elikan

Selon la Torah il est interdit de manger de la viande cuisinée avec du lait ( lo tevashel guedi beh'alev imo ), mais si ceux-ci se sont mélangés accidentellement - la Torah ne l'interdit pas.

En outre, nos Sages l'ont interdit.

Leur décret sur le sujet touche plusieurs choses dont le fait de manger conjointement du lait avec de la viande et ce par quelque moyen que ce soit. Ainsi ils enjoignent également à éviter le fait de manger des mets lactés lorsqu'on a encore un goût de viande dans la bouche et vice-versa, etc.

Il faut comprendre ces décrets rabbiniques comme éloignements, barrières pour éviter d'en arriver à pire (siyag).

Dans le Talmud (1) nous voyons clairement que quiconque mange de la viande doit attendre avant de manger du fromage.

Par contre, quiconque mange du fromage ne doit pas attendre du tout avant de manger de la viande (à moins que celui-ci soit très gras, riche et lourd en bouche, laissant beaucoup de goût).

Par la suite, Mar Oukva raconte que son père ne mangeait pas de fromage le jour où il avait mangé de la viande, mais lui, à sa différence, l'évite uniquement durant le même repas (c.à.d. qu'il ne mangeait pas dans le même repas de la viande puis du fromage), mais dans le repas qui suivait, le même jour – il en mangeait sans aucun problème.

Les Rishonim sont partagés quant à la compréhension de la raison de ce décret.

Rashi (2) note qu'après avoir mangé de la viande, celle-ci "sécrète de la graisse, qui se colle dans la bouche et allonge son goût". Les décisionnaires ont compris que le goût de la viande, durant la digestion, revient, remonte du foie et pas qu'il reste dans la bouche – parce que la fait de la rincer aurait suffit à éviter tout cela.

De là on apprend également que le fromage ne "sécrète" aucune graisse qui se "collerait dans la bouche".

Hormis Rashi, le Rambam (3) écrit que la raison de l'interdit est que : "la viande réside entre les dents (même) après le rinçage de la bouche".

Après un temps d'attente raisonnablement long que le Rambam le fixe à 6 heures approximativement, la viande coincée entre les dents n'est plus considérée comme "viande", ayant perdu son goût.

On pourra donc consommer alors des mets lactés, bien qu'il reste encore des fils de viande entre les dents.

Ou peut-être, faut-il comprendre dans ces propos, qu'après ce temps d'attente, on ne trouvera plus de tels fils, ceux-ci n'y seront simplement plus ?

Quoi qu’il en soit, il s’agit d’un temps approximatif.

En outre, les Tossafot (4) ne sont pas de cet avis. Ils permettent de manger du lait tout de suite après que le repas viande se termine et que l'on se soit lavé la bouche.

Le rinçage et le lavage permettent d'éviter le problème des morceaux de viande ainsi que ceux du "goût" restant dans la bouche. Selon eux, il ne faudrait pas attendre du tout ; il n'y aurait pas de tel décret, dans la mesure où on s'est rincé et lavé la bouche.

Rabbeinou Tam (5) suit l'avis du Ba’al Halah’ot Guedolot (BaHaG) qui, comme les autres Tossafot, permettent tout de suite de manger des mets lactés, mais il ne requiert même pas que cela soit un autre repas !

Selon lui, le fait de se rincer et nettoyer la bouche est suffisant à permettre la consommation de mets lactés après la viande.

Il nous faut noter que de la Psikta Rabbati (6) qui est un très ancien midrash, il ressort clairement que c'était l'usage, puisqu'il y est écrit qu'après s'être lavé les mains de la viande, on mangeait immédiatement des mets lactés (7).

_Le temps d'attente entre la viande et le lait_

Comme dit, selon Rabbeinou Tam il n'y a pas besoin d'attendre du tout et il comprend l'action de Mar Oukva, tout comme celle de son père, comme un acte de piété (h’oumra).

Selon les autres Tossafistes, au contraire Mar Oukva a agi selon la règle, la loi – il faut attendre le repas suivant.

Cependant, selon eux, étant donné que le temps d'un repas à l'autre varie – nos Sages n'ont pas indiqué de temps minimum requis.

Par conséquent, selon cet avis, dès qu'on finit un repas carné, on pourrait commencer un repas lacté.

Rabbi Itzh’ak Elfassi, dit le Rif (8), est en désaccord profond avec les Tossafot et selon lui, il faut attendre "le temps qu'il faut pour un autre repas".

C'est-à-dire qu'il y a une certaine « norme », on attend un certain temps entre chaque repas et on ne peut pas à l'issue d'un repas en commencer un autre ; il faut impérativement attendre, même un peu.

Le Rambam (9), comme dit, fixe ce temps à environ six heures.

Le Leh'em Mishneh (10) explique que c'est la conclusion du Talmud – puisque les Sages ne mangeaient pas plus de trois repas par jour et ceux-ci à des heures précises – et étant donné que Mar Oukva était Sage, il suivait cette norme selon laquelle on mange un repas toutes les six heures.

Le rav H’izkyahou Da Silva dans son Pri H'adash (11) explique que ces six heures sont "zmaniot", c'est-à-dire des heures solaires dépendantes de la longueur du jour.

Par conséquent, en hiver, durant les journées courtes, quatre heures (qui sont six heures "zmaniot") suffisent, dit-il.

Selon lui, ce n'est pas lié à un temps de digestion, mais à un temps circonstanciel et plutôt aléatoire fixé ainsi par convention.

En outre, Rav Yehonathan Eybeschütz (12) pense qu'il n'y a pas de différenciation qui puisse être faite et il faut toujours, été ou hiver, attendre six heures de 60 minutes chacune.

Dans le Darkei Teshouva (13) sont rapportés les propos du Rav David Pardo, auteur du H'asdei David sur la Tossefta, dans son livre "Mizmor LeDavid" – que l'usage de certains endroits est d'attendre trois heures uniquement.

Selon lui, c'est la conséquence du fait que les gens attendent, en moyenne trois heures entre chaque repas (p. ex. petit déjeuner à 7 h, un petit goûter à 10h, à 13h le déjeuner, à 16h le café, à 19h le repas du soir).

Il s'avère que cette opinion est ancienne ; elle est écrite – et cela suivrait l'avis de Rashi – dans le "Kountrass Issour veHeiter attribué à *Rabbeinou Yerouh'am*", imprimé à la fin de l'édition de Venise du Sefer Adam veH'ava, §39. C'est donc une habitude très ancienne, qui date au moins de l’époque des Rishonim (14).

Le Shoulh'an Arouh' (15) tranche qu'il faut attendre six heures entre le lait et la viande - il omet la lettre « kaf » du Rambam qui signifie « environ six heures », de là beaucoup ont déduit qu’il s’agit de 6h exactement (16).

Le Rema (17) distingue trois catégories.

1. De manière fondamentale, l'avis des Tossafot est correct, dit-il. On peut donc manger un repas fait de lait, tout de suite après un autre fait de viande, si on se rince la bouche et se lave.

2. L'usage est d'attendre une heure après le repas viande. Il ajoute qu'il ne suffit pas d'attendre, il faut surtout réciter la bénédiction.

3. Ce qu'il faut faire a priori, c'est attendre six heures comme le Rambam et le Shoulh'an Arouh'.

Le Rav David Segal dans son TaZ (18) rapporte les propos du Rav Shelomo Louria selon lequel il faut a priori attendre six heures, mais qu'on ne peut rien reprocher aux personnes moins pieuses qui attendent moins.

Toutefois, ajoute t'il, il ne faut pas laisser quelqu'un qui est pieux (ben-torah) attendre moins que six heures, et, selon lui, cela devrait être le minimum requis (sans quoi il lui manquerait le rouah' Torah).

Le Darkei Teshouva (19) écrit au nom du H'ayei Adam que pour quelqu'un de malade, même légèrement, il est légitime d’attendre une heure et ce, même pour de la viande de bœuf grasse.

Conclusion : chacun suivra son habitude ; peu importe si on attend une heure, trois heures, six heures "zmaniot" , plus ou moins six heures, ou six heures complètes, selon notre usage, l'essentiel étant de séparer les repas, comme l'ont écrit le Rif, le Rambam, etc.

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(1) TB H'oulin 105a-b.

(2) sur H'oulin id. s.v. assour le'eh'ol

(3) Mishneh Torah, Lois des nourritures interdites, chap. 9, hal. 28

(4) sur H’oulin, ad loc., s.v. Lis'eoudata.

(5) Toss. sur H'oulin 104b s.v. O'f veGvina

(6) Piska 25, asser te'asser.

(7) Je ne veux pas rentrer dans les retombées pratiques qu'il y a entre les différents avis et vous invite à consulter le Tour, Beit Yossef, Sh. Ar et Rema sur YD 89 et le Pri Megadim, Mishbetzot Zahav s.k. 1 ainsi que le Beit Yossef sur OH 143, à ce propos.

(8) H'oulin 37b – dans sa pagination.

(9) cité en n. 3.

(10) sur le Rambam, ad loc.

(11) ramené par le Mah'atzit HaShekel YD 89, s.k. 5.

(12) Palti, YD, id. s.k. 3

(13) ibid. s.k. 6

(14) cf. resp. Meloumadei Milh'ama p. 252.

(15) Sh. Ar. YD 89,1.

(16) cf. comm. ad loc.

(17) id.

(18) YD 89, s.k. 3.

(19) Id. s.k. 20-21