Question
Bonjour Rav
Si lors du seder je souhaite visiter un ami qui habite l'immeuble d'à côté, admettons lors de shoul'han orekh, est ce possible et si oui à quelles conditions ? Ou alors ce n'est pas recommandé ?
Merci beaucoup
Réponse du Rav Shmuel Elikan
A priori, on évite, pour plusieurs raisons :
- il faut manger là où on a fait le kiddoush (1).
- il faut faire le Birkat haMazon là où on a mangé (2).
- On ne mange pas l'afikoman en deux endroits différents (3).
- on évite toute interruption (hefsek) dans le Séder (4).
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(1) Cf. TB Pessah'im 100b-101a et comm. dont Rashbam (s.v. vehalah'a) et Toss. (s.v. yedei) ; Rosh ad loc. ; Tour-Sh. Ar. et comm. OH 273,1 et 289,1. Ainsi, il est établi (OH 273,1) qu’on ne peut réciter le Kiddoush que dans le lieu du repas. Les décisionnaires expliquent (cf. Mishna Beroura ad loc., s.k. 7 ; Be'our Halah'a s.v. vekhèn ‘ikar ; Yalkout Yossef id. al. 5) qu'un déplacement n’est permis que s'il s'effectue dans le même espace visible, et seulement à condition de n'avoir pas changé de maison, selon Shmouel qui faisait le kiddoush à l'étage et mangeait en bas (les Tossafot expliquent qu'on voyait d'un coin à l'autre).
On notera encore que concernant le kiddoush, certains estiment que si l’on revient à sa place, on conserve la continuité (cf. Mishna Beroura, id. s.k. 12), tandis que d’autres exigent de recommencer (cf. Be'our Halah'a s.v. le'altar). En pratique, tant que des convives sont restés à table, il n'est pas nécessaire de refaire le kiddoush (cf. Halih'ot Shlomo (Auerbach) §25 ; resp. Dvar H'évron (Lior), OH vol. I, §257)
(2) Si on part au milieu du repas, il faudra penser dès le début du repas à continuer à manger chez soi après ça (cf. Mishna Beroura OH 178, s.k. 40 ; Ben Ish H'aï, par. Beha'aloteh'a, §2 ; Kaf haH'ayim (Sofer) OH 178 s.k. 32).
Toutefois, certains décisionnaires ont écrit que dans un tel cas, il faut réciter le Birkat Hamazon (bénédiction finale) à l’endroit où l’on a commencé à manger, puis redire la bénédiction de HaMotzi lorsqu’on poursuit le repas chez soi (cf. Shoulh'an Arouh' OH 178,1 ; resp. Or LeTzion, vol. II, chap. 12, §15, etc.). Or c'est problématique le soir du Séder, notamment au vu des verres de vin.
(3) Cf. Rema OH 478,1 et comm. C’est évidemment un cas rare que de quitter l'endroit précisément au moment de l’afikoman, mais cela mérite malgré tout d’être rappelé.
On notera que l'énigme de l’afikoman , ce mot étranger qui s’est glissé dans l’ordre du Seder de Pessah', suscite la curiosité depuis des générations. Une belle interprétation en a été donnée par le Rav Professeur Shaul Lieberman, dont le jour du décès était le 9 Nissan, dans ses commentaires sur le traité Pessah'im du Talmud de Jérusalem, HaYeroushalmi KePshouto (p. 571).
Dans la Mishna (Pessah'im, chapitre 10, michna 8), il est dit :
> « On ne conclut pas après le korban Pessah' par un afikoman ».
Mais on ne comprend pas clairement ce qu’est l’afikoman, quelle est cette «conclusion» qu’il ne faut pas faire, et pourquoi elle est interdite.
Dans la Tossefta (Pessah'im, chapitre 10, hal. 8), l’afikoman est illustré par l’exemple de la consommation de dattes, et on y ajoute une halah'a selon laquelle il convient d’abonder dans le récit des louanges de la sortie d’Égypte.
Dans le Talmud de Babylone (Pessah'im 119b), plusieurs interprétations sont proposées : pour Shmouel, il est interdit de consommer des champignons et des oisillons ; Rabbi Yoh'anan, de manière similaire à la Tossefta, parle de dattes, de fruits grillés et de noix ; quant à Rav, il dit :
> « Qu’il ne passe pas d’un groupe à un autre ».
Les propos de Rav laissent perplexe : pourquoi serait-il interdit de passer d’un groupe à un autre, et quel est le lien entre cela et le mot «afikoman» ?
Dans le Talmud de Jérusalem (Pessah'im, chapitre 10, hal. 4), cette question est abordée en réponse à l’enfant « sot », celui que nous connaissons comme le rasha (le mécréant).
À sa question :
> « Qu’est-ce que cela ? »,
le père répond :
> « Apprends les lois de Pessah' : on ne conclut pas après le korban Pessa’h par un afikoman, pour ne pas passer d’un groupe à un autre ».
Ainsi, il y a un lien entre l’afikoman et le fait de changer de groupe. Le fils sot ou rasha, souhaite adopter ce comportement, et lorsqu’on lui enseigne que cela est interdit, il faut lui enseigner les lois de Pessa’h.
Le Rav Professeur Yossef Tabory mentionne l’interprétation du rav Israël Lévi, directeur du séminaire rabbinique de Breslau, qui relie l’afikoman au mot grec epikōmos , qui désignait : « la fête qui avait lieu après le repas et qui menait à la débauche » (Pessah' Dorot, p. 23).
À ce stade du repas, on s’enivrait, et l’on passait de maison en maison pour boire et se livrer à des excès.
Selon le Rav prof. Yossef Tabory, toutes les interprétations des Sages pointent dans la même direction : il ne faut pas adopter ces coutumes dépravées de fin de repas - associant fruits sucrés, vin, passage de maison en maison et comportement débridé.
Dans ses propos, le Prof. Rav Tabory cite le Rav Shaul Lieberman, qui décrit cette coutume grecque :
> « On connaît cette coutume des Grecs dans les festins et réjouissances : au plus fort de l'ivresse, ils avaient l’habitude de faire irruption dans d’autres maisons, de forcer les gens à se joindre à eux, et de continuer là-bas la fête… La mishna met en garde : on ne conclut pas le korban Pessah' par un afikoman . C’est cela le sens dans le Talmud de Babylone et de Jérusalem : qu’on ne passe pas d’un groupe à un autre. Et les derniers Sages d’Ashkénaz l’ont bien compris ainsi, en se fondant aussi sur le Yerushalmi plus loin (hal. 6, 38a) : « sortes de chants ». En vérité, cette réponse convient pour avertir le sot de ne pas tomber dans ce piège (comme le texte du Yerushalmi). Et encore plus, elle conviendrait au racha ».
Mais tandis que le rav prof. Tabory met l'accent sur la pratique que les Sages ont rejetée dans une perspective de s’éloigner du mal, il me semble important de relever le maillon supplémentaire que le Rav Shaul Lieberman a forgé, en reliant ce sujet à un autre midrash, qui exprime quant à lui une perspective de faire le bien :
> « Il est évident que cette réponse convient aussi au sage, qui enseigne que l’ordre du soir de Pessa’h n’est pas un festin quelconque ni une ivresse. Il est interdit de le conclure par un afikoman, mais on doit y mentionner le Hallel, etc. Et comme le dit le midrash dans Esther Rabba, chapitre 7, à propos de la reine Vashti :
> Ce n’est pas ainsi que se conduisent les enfants d’Israël : lorsqu’ils mangent, boivent et se réjouissent, ils bénissent, louent et glorifient le Saint Béni Soit-Il ; alors que les nations du monde, lorsqu’elles mangent et boivent, se livrent à des paroles vaines, etc. »
Selon la démarche du Rav Shaul Lieberman, les Sages ont voulu souligner que nos quatre coupes de vin ne ressemblent en rien aux beuveries grecques. Eux s’enivrent et concluent par un afikoman – autrement dit, par des excès et des débordements. Nous, au contraire, nous retirons les barrières pour mieux abonder dans les récits de louanges du libérateur d’Israël.
Voilà un exemple supplémentaire de l’attitude des Sages face à la culture environnante, et de la manière dont ils ont géré le rapport entre assimilation et rejet de certains éléments culturels. C'est un thème central des écrits du prof. Rav Shaul Lieberman, en particulier dans son ouvrage Grecs et hellénisme dans le Talmud.
Dans la continuité de cette pensée, on pourrait proposer que la fête de la nuit du Seder ressemble à celle de Pourim : dans les deux repas, il est demandé de boire du vin, et dans les deux, il faut savoir distinguer entre la culture d’Israël et la culture étrangère : à Pourim, on distingue entre « maudit soit Haman » et « béni soit Mordeh'aï » mais on s'ennivre jusqu'à ne quasiment plus distinguer ; à Pessah', on distingue entre leur afikoman et notre Hallel et la boisson nous aide à chanter, pas à vagabonder de table en table, de maison en maison, comme des ivrognes.
(4) A priori, il ne faut pas changer d’endroit pendant la Haggada, car même une interruption par des paroles (hefsek) est sujette à rigueur, comme l’écrivent le Be'our Halah'a, le Rav Eliahou Bakshi-Doron dans son article "Im Moutar Lehafsik beMitzvat HaHagada bePessah'" publié dans la revue Shana be-Shana, 2002.