Question
Chalom rav, je me permets de vous poser une question un peu délicate, il y'a quelques temps, j'ai entendu un rav affirmer, que si on lui proclamait que si certains faits de la torah ne se sont pas réalisés cela ne lui poserait pas forcément problème, car lorsque la torah relate en événement il en ressort toujours, une morale, un enseignement bref, ce n'est jamais vide de sens.
Nous disons souvons que la torah n'est pas un livre d'histoire, mais quelle est alors la place des évènements historique qui y sont relaté?
Ne pas croire forcément a chaque détail d'un événement relaté, est ce un problème?
Y'a t' il des commentateurs qui suivent les paroles du rav en question ?
Merci pour le temps que vous m'accorderez. Chavoua tov
Réponse du Rav Shmuel Elikan
Même si la Torah n'est pas un livre d'histoire, nous croyons en la réalité des événements historiques qui y sont relatés. Tout ce qui est dit, depuis la Révélation Divine à Avraham jusqu'à l'entrée en Israël avec Yehoshoua et ce qu'on peut lire chez les Prophètes, touche directement notre histoire et le fait même de notre existence dans le monde. Si on nous disait que la sortie d'Egypte ou la Révélation au mont Sinaï n'ont pas réellement eu lieu, on pourrait légitimement arrêter de respecter Shabbat... (1).
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(1) On pourrait résumer la question ainsi : la sortie d'Égypte a-t-elle eu lieu ?
Je m'explique : les événements fondateurs sur lesquels repose la foi juive sont la sortie d'Égypte et la Révélation Divine de manière générale et en particulier au mont Sinaï.
Le judaïsme ne s'appuie pas seulement sur des arguments philosophiques d'une part, ni sur les prophéties d'un individu particulier d'autre part, mais sur le témoignage d'une Révélation Divine connue et prolongée, que nous avons reçue de nos ancêtres, et eux de leurs propres ancêtres.
C'est sur la base de ce témoignage que nous considérons les paroles de la Torah comme l'expression de la volonté Divine et que nous nous engageons à les respecter et à les appliquer.
La grande question est : pouvons-nous vraiment nous fier à ce témoignage ?
La tradition constitue-t-elle une source de connaissance fiable permettant de confirmer l’existence de ces événements ?
La question se réduit donc à "peut-on accorder du crédit à des traditions en général ?". Question corollaire, mais dont on ne traitera pas ici, peut-on également croire à des traditions concernant des miracles et des événements surnaturels ?
Les deux concepts clés ici sont : mémoire et confiance.
Avant tout, nous devons nous interroger sur qui porte la charge de la preuve : une information transmise par tradition est-elle considérée comme vraie jusqu'à preuve du contraire, ou bien comme fausse jusqu'à ce que des preuves solides viennent confirmer sa véracité ?
L'une des problématiques de notre époque est la perte de la considération légitime envers la tradition en tant que source méritant une confiance de base. Pour de nombreuses personnes, la tradition est jugée non fiable tant qu’elle n'a pas été confirmée par d'autres sources d'information, telles que des découvertes archéologiques, etc.
Cela conduit à une approche absurde : la tradition d'un peuple tout entier concernant la sortie d'Égypte ou l'existence du roi David n’est pas considérée comme une preuve, mais un papyrus d'un prêtre égyptien ou une inscription d'un roi moabite, dont on ignore l’auteur ou le contexte, le sont !
À l'inverse, l'approche traditionnelle adoptée par certains chercheurs et les Sages d'Israël au fil des générations, est opposée : elle repose sur l'idée qu'une tradition bien établie et largement répandue, qui satisfait à certaines conditions, décrit effectivement la vérité, sauf preuve du contraire. Dans quel cas, il faudra réfléchir à comment résoudre cette contradiction.
Selon cette hypothèse de travail, l'absence de preuves externes n'affaiblit pas la fiabilité de la tradition, parce que son existence même constitue une bonne raison de la croire.
Ainsi, une information transmise par tradition est présumée vraie jusqu'à preuve du contraire.
Cela ne signifie pas que les traditions ne peuvent pas être erronées ou altérées - c'est malheureusement possible. Mais de la même manière, nos sens et notre raison peuvent aussi nous tromper, comme en témoignent de nombreux exemples. Descartes parle par exemple du phénomène des mirages dans le désert.
Malgré tout, pratiquement, nous partons du principe, par défaut, que nos sens et notre perception de la réalité sont fiables tant que leurs "propositions" n’ont pas été réfutées.
Si je me souviens clairement être allé à un endroit donné dans un temps donné (en vacances l'été dernier par exemple), je suppose que c'est vrai, même si je n'ai pas de photos ou preuves à cela, sauf si on me prouve le contraire et on me montre que ma mémoire me fait faillite et que j'étais ailleurs à ce moment là.
De la même façon, si j’ai reçu une information par tradition de mes ancêtres, je suppose qu'elle est correcte, sauf s'il est démontré qu'ils ont rêvé, imaginé, menti, etc.
Il semble que cette approche est rationnelle ; en effet, en analysant le concept de tradition, nous constatons qu'elle repose sur deux composantes principales : la mémoire et la confiance. Ces éléments sont essentiels épistémologiquement pour tout mode d'acquisition de connaissance et, par conséquent, les rejeter revient à nier toute possibilité de connaître quoi que ce soit sur la réalité.
Définissons : mémoire. On parle ici de mémoire collective. De la même manière, qu'à tout moment, nos sens perçoivent directement une image figée de la réalité - par exemple, si nous réalisons une expérience et observons un certain résultat, nous le percevons directement uniquement tant qu’il est devant nos yeux, ainsi dès que nous cessons de le regarder, l'information obtenue quitte le domaine des sens pour entrer dans celui de la mémoire. Ainsi, la majorité de nos connaissances à tout moment ne provient pas de nos sens, mais de notre mémoire, qui accumule des données au fil des années, de l'enfance jusqu’au moment présent.
Il est bien connu que la mémoire n'est pas toujours fiable : elle oublie parfois ou déforme les événements passés (désinformation). Cependant, renoncer à la mémoire comme outil cognitif de base rendrait impossible toute connaissance de la réalité. Si nous ne faisions pas confiance à nos souvenirs, nous ne saurions même pas ce qui s'est passé cinq minutes auparavant. On peut voir cette situation humaine terrible chez des gens souffrant de démences etc. La démarche rationnelle consiste donc à faire confiance à la mémoire par défaut, tout en cherchant à renforcer cette confiance en recoupant ses informations avec d'autres sources, comme les souvenirs d'autrui, des documents écrits, des photographies, etc. Ces sources ne remplacent pas la mémoire, mais viennent s'y ajouter (car elles-mêmes deviennent des "souvenirs" dès qu’on les examine).
De la même manière, la tradition représente une mémoire nationale ou collective concernant certains événements. Bien qu'elle ne soit pas toujours fiable, l'attitude rationnelle consiste à lui accorder une présomption de véracité jusqu’à preuve du contraire.
Anthropologiquement si tout un Peuple croit en une tradition, en un texte, pendant au moins 3000 ans, ça a une valeur considérable, au moins pour ce Peuple.
Deuxième concept : la confiance.
La tradition repose également sur la confiance : celle que nous accordons aux témoignages des autres et aux informations qu’ils nous transmettent. Comme pour la mémoire, la confiance est indispensable à tout apprentissage. Aucune personne, aussi talentueuse soit-elle, ne peut acquérir tout le savoir par elle-même.
Nous devons nous appuyer sur les témoignages d'autres personnes : parents, enseignants, livres, etc. Bien que ces témoignages soient parfois inexacts ou biaisés, nous ne pouvons pas nous en passer.
De même, la tradition repose sur la confiance envers nos ancêtres, sur le fait qu'ils voulaient notre bien et ne nous ont pas transmis d'informations erronées.
La tradition est donc l'expression de deux sources fondamentales de connaissance : la mémoire et la confiance. La rejeter reviendrait à nier tout accès à la réalité passée. Par conséquent, l’existence d'une tradition concernant la Révélation au mont Sinaï doit être considérée comme une preuve par défaut. Les théories alternatives (invention tardive, falsification, etc.) ne peuvent la réfuter qu'avec des preuves solides (ce qui, à mon sens, n'est pas le cas, puisque quand on étudie ces théories on voit qu'il ne s'agit que d'hypothèses basées sur des demi-vérités). La charge de la preuve incombe donc à celui qui rejette la tradition, et non à celui qui y croit.
Par ailleurs, la recherche de documents archéologiques etc. peut faire partie intégrale de l'étude de la Torah dans la mesure où cela nous permet de mieux la comprendre.
Faire abstraction cela comprend à moins bien la comprendre.
Comprendre le contexte réel de la Bible peut ainsi considérablement aider à appréhender les concepts qui y figurent, permettant bien souvent une compréhension plus approfondie des messages qu'elle véhicule,.comme dit.
Même la satisfaction d'une curiosité naturelle visant à mieux comprendre les textes bibliques, sans implications pratiques directes, est d'une valeur importante, bien qu'il est bien possible que ce ne soit pas l'essentiel.
En effet, nos Sages nous invitent à avoir le sens des proportions entre pshat, le sens premier des versets et drash exégèse qui peut être allégorique ; entre réalité et métaphore.
cf. p. ex. Rashi sur Berah'ot 28a qui dit qu'il faut éloigner la jeunesse de la "pensée" - ומנעו בניכם מן ההגיון. De quoi s'agit-il ? Rashi enseigne :
לא תרגילום במקרא יותר מדאי משום דמשכא.
Evitez d'apprendre trop la Bible aux jeunes (il vaut mieux étudier parallèlement le Talmud), car on risque de perdre le sens du réel, cela étant extrêmement attirant. On peut se perdre dans la métaphore qui n'est pas liée au réel.
Comme exemple à ça, on peut citer le Ramban, qui en arrivant en Terre d'Israël, s'est donné une peine particulière de vérifier où Rah'el a été enterrée et, en fonction des nouvelles découvertes, a modifié son commentaire - cf. ses ajouts à son commentaire sur la Torah en Bereshit 35,16.
En raison de la sainteté de la Torah, il tenait à ce que chaque mot soit interprété avec précision, historique, géographique, etc., même si cela n’apportait aucun message particulier.
Certains, comme le Rambam expliquent le verset "Timna était une concubine" comme faisant partie de la Torah pour savoir exactement qui était Amalek.
En fait, à part résoudre des problèmes linguistiques comme pour le sens du verset "Une voix s'est fait entendre à Rama" (קול ברמה נשמע), à savoir si "Rama" est un lieu ou une description de la voix (forte), il n’y a pas de réelle importance à savoir où Rah'el a été réellement enterrée : au nord de Jérusalem ou près de Bethleh'em ou ailleurs...
Même la question pratique de savoir si cela vaut la peine de visiter le tombeau de Rah'el selon l’identification traditionnelle ne semble pas pertinente, parce qu'il suffit que des milliers de nos mères y aient versé leurs larmes pour "sanctifier" ce lieu et aller y prier.
Le message est donc essentiel : Rah'el pleure pour ses enfants, qu'ils soient passés près d’elle physiquement ou symboliquement - cf. p. ex. ce que dit le Maharal, Gour Aryé Bereshit 48,7, sur le verset "Et moi, lorsque je revenais de Paddan". Mais si on comprend où c'est et de quoi il s'agit ça donne un sens différent, supplémentaire et rend les choses vivantes.
On est lié à une terre historique et à des événements réels. Là où je marche, à Jérusalem, nos Ancêtres, y compris les Avot, ont marché ! C'est vivant et c'est bien réel. Si on me prouve que ce n'était pas le cas, je n'aurais aucune légitimité à vivre en Israël...
Une autre remarque de Ramban concerne le demi-shekel exact [cf. ses additions à son commentaire sur la Torah en Shemot 30,13].
Bien qu'on puisse attribuer une pertinence halah'ique à cette question pour ceux qui donnent un équivalent du demi-shekel en suivant son poids exact, cela n'est pas nécessaire pratiquement, parce que même à l'époque du Temple, le demi-shekel était fixé en fonction des besoins changeants - chose que le Ramban sur la Torah en Shemot 30,12 note !
C'est donc qu'il y a là une recherche légitime, qui donne du sens et rend la Torah vivante, même si elle n'est peut-être pas pratique ou essentielle à notre rapport à Dieu, mais cela reste digne d'intérêt et fait partie intégrante et intégrale de l'étude de la Torah.
A condition, bien entendu, que cette étude de la realia biblique ne nous détourne pas de l’essentiel : les contenus et messages de la Torah.
On a tout un courant de chercheurs, géographes, archéologues, historiens, etc. qui après leurs investigations scientifiques ont utilisé leurs recherches pour magnifier la sainteté de la Torah et de son message.
On peut penser à Da'at Mikra, aux livres du rav Korman, du rav Yoël Bin-Noun, de prof. Yoël Elitzour, du rav Medan, au rav Steinsaltz, prof. Zohar Amar qui suit les traces du rav prof. Yehouda Félix, Noga HaRéouvéni, Nethanel Ellinson, etc. etc. qui continuent la voie du Maharatz H'ayot, de Shadal, du rav Benamozegh, de rav Nah'man Krochmal, du rav David Tzvi Hoffman, etc.
Je dis ça sans ignorer la présence de chercheurs dont les positions et propos ont contribué, entre autres, à la tourmente qui a commencé avec Julius Wellhausen et ne cesse de revenir avec des gens qui ont un grief contre la tradition et la pratique.
Je crois sincèrement que l'étude du contexte réel, à savoir l'histoire de l'époque et des populations environnantes, l'archéologie, la géographie, la réalité naturelle-biologique, etc. servent de toile de fond à la Torah et constituent une part de l'étude.
Il est indéniable que cela enrichit la compréhension du texte et renforce le lien des contemporains avec son contenu. Et on voit que nombre de nos Sages ont suivi cette voie.
Mais comme dit, il faut garder le sens des proportions et ne pas transformer ce qui est accessoire en essentiel.
Le rav Yaakov Ariel a une jolie expression à ce sujet : "il convient d’élever la géographie terrestre vers les cieux, mais pas de rabaisser les cieux vers la terre".
Il entend par là ne pas faire des études bibliques une discipline multidisciplinaire, où la Torah n'est qu'un médium pour étudier la zoologie, la botanique, l’anthropologie etc.
Bref, élever le profane vers le sacré et ne pas faire du sacré - quelque chose de profane.
Le rav Yaakov Ariel écrit encore que H'ayouta Deutsch son livre "Neh'ama" consacre tout un chapitre (le 15ème) à la lutte de Nehama Leibowitz contre l’approche "réaliste" ; mais il témoigne en tant que son étudiant, que ce n'est pas vrai et qu'elle n'était pas totalement opposée à l'utilisation du contexte réaliste pour comprendre la Bible. On le voit d'ailleurs dans les citations de ses cahiers. Cela n'empêche pas que Deutsch a raison, elle a exprimé une certaine peur au fait que l'accessoire ne devienne essentiel.
Cela n'empêche pas Neh'ama Leibowitz d'utiliser parfois des éléments réalistes, comme les lois du commerce dans l'Orient ancien pour expliquer les négociations entre Avraham et Ephron dans la parasha de H'ayé Sarah, etc. comme dit.
Il est important de distinguer entre pertinence et réalité. Une pertinence éducative et morale s’adresse au présent, aux messages que la Torah transmet pour notre époque ; la réalité concerne uniquement le passé.
La compréhension du contexte réaliste peut contribuer à la pertinence du texte pour nous et renforce notre Alliance, principalement en approfondissant le lien émotionnel des contemporains avec les valeurs bibliques.
Récemment est tombé au Liban, Jabo Ehrlich hy"d, qui était un exemple vivant de cela. Qu'un commandant de Tzahal qui se trouve avec ses soldats dans la vallée du Jourdain puisse leur dire, en les installant sur une colline surplombant le passage du Yabbok puisse leur expliquer l'importance du lieu, que le dénominateur commun entre l’armée israélienne, l'État d’Israël, la Torah d'Israël et le peuple d'Israël est le nom "Israël", attribué pour la première fois à Yabbok (Bereshit 32) donne un autre sens à leurs actions. C'est là que s’est déroulée la lutte entre Yaakov et l'ange d'Essav. Yaakov a vaincu l'ange, mais sa hanche a été déboîtée, et cette lutte se poursuit jusqu'à nos jours. C'est une drasha, mais elle est vivante, et donne un sens au lien que ces soldats vont avoir avec la Torah, au Peuple.
En fait, ce concept peut être assimilé sans avoir à visiter cet endroit, parce qu'observer tel ou tel lieu, y compris le passage de Yabbok, n'ajoute pas forcément à la compréhension de la signification du nom "Israël" et on pourrait dire, qu'au contraire, dans l'ambiance studieuse d'une maison d'étude, il est possible de discuter sérieusement du conflit éternel entre Israël et Éssav, et de débattre ensemble des alternatives pour chaque génération : cadeau, prière ou guerre, comme l’ont analysé les Midrashim et les commentateurs, etc. Mais cela n'offre pas le même lien vécu, l'impact est différent quand on vit la Torah de manière concrète. Savoir où c'est et avoir vu le lieu réel, ajoute à ce lien.
Bref, non seulement nous avons une tradition, à savoir une mémoire historique et collective basée sur la confiance envers nos Ancêtres qui légitime cette croyance de manière rationnelle, mais en plus il est bon de relier l'étude théorique à la réalité sur le terrain. Il y a un réel intérêt à cela et cela nous offre de nouvelles interprétations de textes sur lesquels on s'est cassé la tête durant des siècles.
Mieux vaut une vue réelle qu’une vague imagination et des hypothèses tirées par les cheveux. Les messages n'en sont que plus exacts.
Cela renforce notre lien à la Torah, à la Terre de la Bible et de manière plus générale notre Alliance. Bien sûr, comme dit, ce n'est pas nécessaire, on s'est bien débrouillé de nombreuses années, en exil, avec de l'étude théorique uniquement. Mais on voit bien que ça reste important et partie intégrante de l'étude, depuis l'époque talmudique jusqu'à nos jours.