Question
Bonsoir Rav
Certains disent qu’a une epoque , la judaite se transmettait par le pere , et que les rabbanim ont ensuite change cela
Qu’en est il reellement ?
Réponse du Rav Shmuel Elikan
Même si la question de savoir quand a commencé la matrilinéarité est sujette à discussion, il s'agit d'un aspect ontologique de la constitution du Peuple Juif.
En effet, on apprend cela de versets bibliques et cette tradition remonte à bien longtemps.
La discussion entre les exégètes porte à savoir si ce principe a commencé avec les Patriarches et Matriarches (c'est l'avis du Ramban notamment) ou seulement avec la formation du Peuple au Mont Sinaï (1).
Par ailleurs, si certains "chercheurs" anti-religieux voulant réformer la structure identitaire juive soutiennent que cela n'a pas existé avant l'époque talmudique, ce n'est pas l'avis traditionnel depuis deux mille ans au moins... Et quand bien même ce fut une "innovation" de l'époque du Second Temple (ce qui est fort peu probable), on ne pourrait pas la changer.
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(1) Le principe selon lequel la judéité de l’enfant suit la mère trouve sa source dans le verset du Deutéronome (7, 3–4) :
> « Tu ne contracteras pas de mariage avec eux… car il détournera ton fils de Moi. »
La Guemara (Kiddoushin 68b), avec Rachi, relève la précision du texte : « ton fils » - celui issu d’une Israélite - est considéré comme ton fils, alors que l’enfant d’une non-Juive est appelé « son fils ». On en déduit que le fils d’une Juive et d’un non-Juif est juif, tandis que le fils d’un Juif et d’une non-Juive ne l’est pas.
La Mishna (Kiddoushin 66b) enseigne que lorsqu’un mariage est valide (yesh kiddoushin), l’enfant suit le père pour son statut à l’intérieur du peuple d’Israël (Cohen, Lévi, Israël). Ce principe est codifié dans le Shoulh'an Arouh' (Éven HaEzer 8, 1). Mais lorsque le mariage n’est pas reconnu par la Torah (ein kiddoushin tofsin), comme avec une non-Juive, « l’enfant est comme la mère » (Kiddoushin 66b, Shoulh'an Arouh' EH 8, 5).
De nombreux chercheurs ont montré que cette Drasha était très ancienne et correspond à une mise en forme légale d'une pratique ancestrale. Certains sont même allés plus loin en proposant des tentatives pour trouver des traces d’un système matriarcal. Theodor (Ehe und Familienrecht der Hebräer, Munich, 1905, p. 13) a voulu voir dans l’expression « frère du même ventre » (akh ben em) un témoignage de l’existence d’un système matriarcal. Selon le rabbin Aptowitzer (HUCA 4 [1927], p. 209), des expressions comme « Yoav, fils de Tsrouya », « Dina, fille de Léa » ou « Shaoul, fils de la Cananéenne » constitueraient des preuves de l’existence de ce système.
Pour diverses questions relatives à la filiation maternelle dans la société biblique, voir Marmorshtein, Ma'assaf Tzion II (1927), pp. 19–21 ; Hershberg, HaTekoufa 28 (1936), pp. 348 et suiv., 360 ; et H. Schaeffer, The Social Legislation of the Primitive Semites, Oxford 1915, pp. 7 et suiv.
Rashi, sur Nombres 1,2 (« selon leurs familles, selon les maisons de leurs pères »), précise que la filiation paternelle n’a de sens que lorsqu’un mariage valide crée une véritable famille. En l’absence de ce cadre, le lien de l’enfant avec le père n’a pas de statut halakhique.
Le Pné Yehoshoua (Rabbi Ya‘akov Yehoshoua Falk, 1680–1756) explique (comm. sur Kiddoushin 68b) que, depuis le don de la Torah, il n’existe plus de lien conjugal entre un Juif et une non-Juive. Dans ce cas, on revient à la règle biologique et halakhique fondamentale : « le fœtus est une partie du corps de la mère ». Autrement dit, l’enfant d’une femme juive, formé dans son corps, reçoit son statut spirituel d’elle, tandis que celui porté par une non-Juive ne saurait être considéré comme juif.
Le Ramban (sur Lévitique 24,10) ajoute une dimension spirituelle : depuis l’alliance d’Abraham, les filles d’Israël sont devenues comme une mikveh de pureté pour les nations. Même si le père n’est pas juif, l’enfant d’une femme juive naît dans la sainteté de la brit milah et de la kedousha d’Israël. Ainsi, la maternité transmet non seulement la vie biologique, mais aussi la qedousha collective du peuple élu.
Cette approche trouve un prolongement remarquable chez le Rav Yéh'iel Ya‘akov Weinberg (Responsa Sridei Esh, vol. IV, « À propos de la question : Qui est Juif ? », p. 376), qui propose plusieurs justifications complémentaires à la filiation maternelle.
D’abord, une raison génétique : bien que l’enfant reçoive son patrimoine de ses deux parents, l’influence biologique maternelle est déterminante. Weinberg évoque même, avec prescience, la découverte moderne de l’ADN mitochondrial (MtDNA), transmis exclusivement par la mère.
Ensuite, une raison éducative : c’est la mère qui joue le rôle principal dans la formation morale et spirituelle de l’enfant.
Enfin, une raison sociologique et juridique : la maternité est certaine (vaddai), tandis que la paternité peut toujours être sujette à doute ; la halakha a donc choisi le critère le plus sûr pour déterminer l’appartenance au peuple d’Israël.
Ces différentes approches - biologique, éducative, sociologique - soulignent toutes la prééminence du rôle maternel dans la transmission de l’identité juive.
Enfin, le Rav Meïr Soloveitchik (« La théologie de la mère juive », revue Tékhélet, hiver 2006, p. 60) donne à cette loi une portée existentielle et théologique. Pour lui, le judaïsme n’est pas seulement une foi, mais une famille spirituelle et charnelle. C’est la femme juive, et non l’homme, qui incarne la continuité du peuple, car la maternité établit le lien indestructible entre les générations. Être juif, explique-t-il, ne consiste pas d’abord à adhérer à une croyance, mais à appartenir à une lignée sacrée et consacrée :
> « La centralité de la mère signifie que tous les Juifs sont reliés par des liens familiaux indissolubles : on peut abandonner une foi, mais on ne peut jamais rompre un lien de sang. »
Ainsi, explique-t-il, de la halakha talmudique à la théologie moderne, la matrilinéarité apparaît non pas comme un arbitraire juridique influencé par une loi romaine ou autre, mais comme une structure ontologique du judaïsme : le peuple d'Israël se transmet par la chair et la sainteté de la mère juive - à la fois source biologique, éducative et spirituelle de la fidélité à l’Alliance.