Vayakel - Mishkan et Yossef
Tente pour rencontre idéale
Dans notre parasha, la Tente d'Assignation que l'on pourrait également traduire Tente de rencontre - "Ohel Mo'ëd" résonne avec la parasha de Shekalim que l'on lit également et qui veut que chacun amène un demi-sicle, parce qu'on est "imbriqués" avec les autres pour être "entiers" (comme la valeur d'un shekel entier).
Le rav J. Sacks disait que le seul moment où il n'y avait pas de problèmes dans le désert était quand le Peuple avait un projet commun, qu'ils construisaient ensemble.
Ainsi, comme le note justement le rav A. Bazak, de manière surprenante, en lisant les sections consacrées à la construction du Mishkan (le Tabernacle), on peut remarquer que la Torah nous ramène sans cesse à l’histoire de la vente de Yossef !
Cette connexion, souvent ignorée, est pourtant manifeste à travers divers indices textuels et thématiques.
Tout d'abord, l'expression "ish el ah'iv" (un homme vers son frère) ou "isha el ah'otah" (une femme vers sa sœur) apparaît sept fois dans la description du Mishkan, en lien avec différentes parties du sanctuaire, qui toutes expriment l'union et l'unité :
- les chérubins (faits d'un seul bloc),
- les tentures et les anneaux (qui assemblés font que le "Mishkan sera un")
- ainsi que les barres des planches (la barre centrale - bariah' haTih'on - reliant les extrémités).
Cette formulation est inhabituelle, car il s'agit d'une métaphore quasi fétichiste : ces objets inanimés sont présentés comme ayant une relation fraternelle !
Or, un champ lexical similaire avec la même expression revient trois fois dans le récit de Yossef et ses frères, à des moments clés du drame familial :
1. Lors de la description de la faute : "Ils se dirent l'un à l'autre (ish el ah'iv) : Voici venir le maître des songes ! Maintenant, allons-y et tuons-le..." (Genèse 37, 19-20).
2. Lorsqu’ils reconnaissent leur faute : "Ils se dirent l’un à l’autre (ish el ah'iv) : En vérité, nous sommes coupables à l’égard de notre frère..." (Genèse 42, 21).
3. Lors de l’acceptation du jugement divin : "Ils furent saisis de crainte l’un envers l’autre (ish el ah'iv) et dirent : Que Dieu nous a-t-Il fait ?" (Genèse 42, 28).
En dehors de ces deux sections (la vente de Yossef et la construction du Mishkan), cette expression n'apparaît que, brièvement, deux autres fois dans toute la Torah, ce qui renforce l'idée d'un lien profond entre ces passages.
Un autre élément frappant de ce champ lexical est l'utilisation du mot "ketonet" (tunique).
Dans la description des vêtements sacerdotaux du Kohen, ce mot apparaît sept fois.
Or, ce même terme est présent huit fois dans l’histoire de Yossef et de ses frères, notamment en lien avec la fameuse tunique de Yossef, symbole de la jalousie et de la division familiale (Genèse chap. 37, vers. 3, 23 et 31-33).
Dans le Mishkan, la "ketonet" fait partie des vêtements du Kohen, servant d'élément de réparation et de médiation entre le peuple et Dieu.
Et ce terme ne figure nulle part ailleurs dans le Pentateuque.
Enfin, pour terminer cette analogie, le nombre onze (11) revient de manière significative dans les deux récits.
Yossef rêve d'onze étoiles se prosternant devant lui (Genèse 37, 9), représentant ses frères.
Ces mêmes frères trempent sa tunique dans le sang d'un bélier pour tromper leur père.
Dans le Mishkan, onze tentures de poil de chèvre couvrent le sanctuaire, réparties en deux groupes : "Tu assembleras les cinq tentures à part et les six tentures à part" (Exode 26, 9).
Difficile donc d'ignorer le parallèle entre ces onze tentures et les onze frères de Yossef.
Les six fils de Léa se distinguent des fils des servantes et de Binyamin, qui, comme le précise la Torah, étaient plus proches de Yossef : "Il était proche des fils de Bilha et des fils de Zilpa." (Genèse 37, 2)
Ainsi, la construction du Mishkan vient corriger la faute des frères de Yossef en mettant l'accent sur l'unité. Tout comme pour le demi-sicle.
Dieu ne réside au sein du peuple que lorsque celui-ci est unifié.
Comme dit, les quatre éléments du Mishkan où apparaît l'expression "ish el ah'iv" insistent sur cette idée d'harmonie malgré la diversité :
- Les Chérubins :
"Ils seront faits d’un seul bloc, aux deux extrémités du propitiatoire." (Exode 25, 18)
- Les tentures :
"Tu assembleras les tentures l’une à l’autre par des agrafes, et le Mishkan sera un." (Exode 26, 6)
- Les anneaux et les tentures :
"Tu feras cinquante anneaux d’or et tu assembleras les tentures l’une à l’autre avec les agrafes, et le Mishkan sera un." (Exode 26, 11).
- Les barres du Mishkan :
"La barre centrale passera à l’intérieur des planches, d’une extrémité à l’autre." (Exode 26, 28)
Cette structure textuelle montre que l’unité et la fraternité sont essentielles pour que la présence divine repose sur Israël.
Le Mishkan n'est pas qu'un sanctuaire physique, il est aussi le symbole de la réparation des divisions passées et de la construction d'un peuple harmonieux.
Des nombreux commentateurs tels que le Maharal de Prague (Gour Aryeh, Genèse 37, 3), le Rav Samson Raphael Hirsch (commentaire sur Exode 25, 18) et le Sfat Emet (commentaire sur Parashat Vayakhel) soulignent cette idée de réparation à travers le Mishkan.
En reliant la faute des frères de Yossef à la construction du sanctuaire, la Torah nous enseigne que l’unité est la clé pour permettre à la Shekhina d'habiter au sein du Peuple juif.
Shabbat shalom et h'odesh tov,
S.E.