Rav Elikan
Tous les articles
Article12 avril 20262246 mots

Daf haYomi - Mena'hot 91

0 vue

Le pain - le vin, kif kif ?

Dans la continuité des pages précédentes, ce Daf se concentre principalement sur les lois concernant les Nessakhim (les libations de vin et les offrandes de farine qui accompagnent les sacrifices animaux), et cherche à définir précisément, à partir des versets bibliques, quels sacrifices en nécessitent ou en sont exemptés.

La Torah fournit une source spécifique indiquant qu'il est obligatoire d'apporter des libations (nessakhim) avec le sacrifice d'action de grâce (Korban Todah) :

אמר מר תודה מנין ת"ל או זבח

« Le Maître a enseigné [ dans la Baraïta précédente ] : "D'où apprend-on que le sacrifice d'action de grâce (Todah) [nécessite des libations] ? Le verset enseigne : 'Ou un sacrifice' (Ou zévah)." »

אטו תודה לאו זבח הוא

« [La Guemara s'en étonne] : Est-ce que la Todah n'est pas [de toute façon] un sacrifice ? [Pourquoi avoir besoin d'un verset spécial pour l'inclure ?] »

איצטריך סלקא דעתך אמינא הואיל ואיכא לחם בהדה לא תיבעי נסכים

« C'était nécessaire [de le déduire spécifiquement du verset]. Car on aurait pu penser : puisqu'il y a du pain [qui est obligatoirement apporté] avec elle, elle ne nécessiterait pas de libations (Nessakhim). »

Sans cette précision scripturaire, on aurait pu penser que le pain accompagnant ce sacrifice aurait suffi à remplacer les libations, nous dit la Guemara.

C'est à dire que la logique humaine aurait déduit que les 40 pains qui accompagnent le sacrifice de Todah font office de libations, et que le vin n'était donc pas nécessaire.

On peut donc en déduire, en théorie, que le pain possède la capacité de se substituer au vin.

Partant de ce constat, une question se pose : dans un endroit où ni vin ni boisson alcoolisée (shekhar) ne sont disponibles, peut-on réciter les bénédictions des mariés (sheva Berakhot), ou toute autre bénédiction nécessitant une coupe (Koss shel Berakha), sur un morceau de pain ?

Le traité Kallah Rabbati* (1,1) affirme que s'il n'y a pas de shekhar, on peut effectivement réciter la bénédiction sur le pain, s'appuyant sur l'idée soulevée par notre Guemara selon laquelle le pain peut être considéré comme un substitut au vin.

De nombreux décisionnaires ont beaucoup de mal à accepter cette idée. Le Rambam* dans un de ses responsa (§288), rejette cette notion de façon catégorique. Il écrit avec véhémence qu'on n'a jamais entendu parler d'une telle pratique, et s'interroge :

"Quelle place a le pain ici ?".

Le refus de Maïmonide d'utiliser le pain à la place du vin soulève une question profondément philosophique sur la nature de l'expérience humaine face au sacré.

Le pain représente le besoin vital, la survie, la nécessité et la routine du labeur humain ("à la sueur de ton front"), la création humaine par excellence, transformation de la nature. C'est l'élément de base qui maintient l'homme dans son existence terrestre (l'immanence, le "faire").

​Le vin, en revanche, n'est pas nécessaire à la survie. Il représente le superflu, la joie, l'élévation, la libération spirituelle et l'extase (la transcendance).

Lorsque le Rambam demande "Quelle place a le pain ici ?", il souligne une incompatibilité fondamentale. Un rituel de célébration et de rupture avec le quotidien (comme un mariage) ne peut pas s'appuyer sur le symbole même de la routine et de la nécessité matérielle.

L'esprit humain a besoin du symbole du vin pour s'élever au-dessus du simple instinct de survie.

Il est intéressant de noter que l'ouvrage Alei Tamar (sur Talmud de Jérusalem Nazir chap. 6, hal. 5) rapporte des témoignages poignants de la communauté juive de Perse (Iran).

Ces Juifs étaient parfois contraints de réciter leurs bénédictions sur de l'eau, les autorités musulmanes interdisant la production de vin.

Cela illustre comment une minorité religieuse juive maintient la continuité de ses rites au sein d'une société majoritaire hostile ou contraignante (ici, l'interdiction de la production d'alcool par les autorités musulmanes chiites).

La communauté est forcée d'innover pour survivre rituellement.

En fait, le principe même de

H'amar Médina (boisson locale) est intrinsèquement sociologique. Il démontre que la loi juive n'évolue pas en vase clos, mais reconnaît la réalité socio-économique et culturelle de son environnement. Si la société (même non-juive) élève une boisson non alcoolisée (comme le thé ou le café) au rang d'une boisson d'honneur servie aux invités, la Halakha l'intègre comme un instrument légitime pour le sacré¹.

L'auteur du Alei Tamar estime d'ailleurs que, selon l'approche du Talmud de Jérusalem, il serait envisageable d'accomplir la mitzva des quatre coupes lors du Séder de Pessah' — ou toute autre bénédiction nécessitant une coupe (comme les sheva Berakhot) — avec de l'eau.

Il nuance son propos en suggérant qu'il pourrait s'agir d'eau sucrée ou parfumée (à la rose par exemple).

Celle-ci acquerrait alors le statut de "boisson locale" (h'amar médina).

De la même manière que la Halakha autorise à faire le Kiddoush du Shabbat matin ou la Havdala sur une telle boisson, on pourrait l'utiliser pour accomplir toute mitzva nécessitant une coupe.

En pratique, les décisionnaires ultérieurs et le Shoulhan Aroukh n'ont pas retenu l'opinion du Talmud de Jérusalem ni celle du traité Kallah.

Décision finale :

S'il n'y a ni vin ni shekhar* (boisson alcoolisée locale), la norme halakhique, telle que fixée par le Sh. Ar. et les poskim établit que l'on ne récite de bénédiction ni sur l'eau, ni sur le pain (sauf pour le séder où l'on bénit sur les matzot)².

Si on réfléchit la chose, on voit que l'objet n'est pas arbitraire ; le rite a certes besoin de matière pour exister (une coupe, un liquide), mais l'objet ne peut pas être n'importe quoi.

Le débat montre que la substitution a des limites.

Remplacer le vin par de l'eau pure vide le rituel de sa "substance" symbolique.

Dans des rituels comme les sheva Berakhot (mariage), ou les coupes du Séder, du Kiddoush et Havdala, l'anthropologie observe le besoin d'un "marqueur de liminalité" (un élément qui souligne le passage d'un état social à un autre - de l'individu seul au couple, du profane au sacré et vice-versa, de la parole au chant dans le Séder, etc.).

L'eau, trop banale et quotidienne, échoue généralement à jouer ce rôle de marqueur anthropologique, d'où la décision finale du Shoulhan Aroukh de préférer l'absence de rituel (ou l'attente) plutôt que d'utiliser un substitut (eau/pain) qui dénaturerait le sens même de la cérémonie.

En fin de compte, la conclusion halakhique (ne bénir ni sur le pain ni sur l'eau) démontre que la loi juive préfère préserver l'intégrité symbolique (philosophique) et matérielle (anthropologique) du rituel, plutôt que de forcer son exécution par des moyens qui en trahiraient l'essence.

Et tout ça on l'apprend d'un verset "banal" - "o Zevah'" - "ou un sacrifice".

________

(¹) Concernant la définition du H'amar Medina, les décisionnaires sont partagés. Certains ont expliqué que ce n'est que dans un endroit où le vin n'est pas disponible qu'une boisson principale acquiert le statut de H'amar Medina. C'est l'avis du Mordékhaï, (Pessah'im §611), rapporté dans le Mishna Beroura (OH 272 s.k. 24), et c'est aussi l'enseignement du Yalkout Yossef (OH 272, al. 13). Toutefois, voir les responsa Shevet HaLévi (vol. III, §26), où le rav Wozner explique qu'aujourd'hui les habitudes ont changé et que même là où le vin est abondant, il ne constitue pas la boisson principale, ce qui n'empêche pas d'autres boissons d'être considérées comme H'amar Medina.

D'autres (Rambam, Hil. Shabbat, chap. 29, hal. 17, rapporté dans le Biour Halakha ibid. al. 9, s.v. « shémekadshim a'l shekhar ») affirment que toute boisson qui constitue la majorité de ce qui est bu est considérée comme H'amar Medina, même si le vin est présent.

Sur cette base, le H'azon Ish a décrété qu'en Terre d'Israël de nos jours, aucune boisson n'est définie comme H'amar Medina car le vin restera toujours la boisson majoritairement admise pour célébrer des événements.

La coutume de certaines communautés (cf. Resp. Iggrot Moshé, vol. II, §75 et resp. Tzitz Eliezer, vol. VIII, §16) est que toute boisson importante que l'on a l'habitude de boire en l'honneur du repas ou des invités (et non par simple soif) possède ce statut, y compris les jus de fruits naturels et même le thé et le café, mais pas l'eau ni les autres boissons légères, car c'est le sens de la Guemara et des Rishonim à ce sujet, à savoir que l'eau et ses dérivés sont précisément exclus.

Mais certains sont plus indulgents à ce propos comme l'écrit mon maître les rav Rabinovitch dans ses resp. Meloumedei Milh'ama, §82, et c'est aussi l'avis du Rav Avigdor Nebenzahl selon lequel il est possible d'être indulgent en cas de grande nécessité. C'est également l'avis du Rav Dov Lior (cf. Halakha Kesidra, chap. 11, n. 21, ainsi que ce qui est rapporté dans les resp. HaMorim BaKéshet §9, en leur nom et au nom du Rav Mordekhaï Eliyahou).

Selon eux, même pour des boissons légères importantes, comme le Coca-Cola, etc. on pourrait faire la bénédiction du Kiddoush, Havdala, etc.

En revanche, la coutume de nombreux Juifs - cf. resp. Halakhot Ketanot, vol. I §9 et longuement développé dans les resp. Yabia Omer, vol. III, §19, et c'est ainsi que tranche le Shoulhan Aroukh HaMekoutsar, §61, al. 10 - stipule que la boisson n'est considérée comme H'amar Medina que si elle est alcoolisée - voir aussi les responsa des Gueonim citées dans le Tour, qui estiment qu'on ne peut pas utiliser de H'amar Medina pour Pessah' car on ne chante le Hallel que sur le vin.

Ce n'est donc qu'en l'absence de toute alternative que l'on permet d'utiliser d'autres boissons importantes pour une bénédiction importante, mais pas pour y fixer la bénédiction du Kiddoush a priori, surtout le soir du Séder.

(²) ​Il est tranché dans le Shoulh'an Aroukh (OH 483, 1, d'après le Rif sur Pessa'him 27a des pages du Rif) :

« Quiconque n'a pas de vin le soir de Pessah', fait le Kiddoush sur le pain sur lequel il récite la bénédiction Hamotsi et qu'il rompt. Il pose ses mains dessus jusqu'à ce qu'il termine le Kiddoush, puis récite la bénédiction sur la consommation de la Matsa et mange. Ensuite, il mange les autres légumes pour le Karpas, il débarrasse la table et dit Ma Nishtana ainsi que toute la Haggada jusqu'à Gaal Israël. Il récite ensuite la bénédiction sur le Maror et le mange, puis il fait un sandwich (Korekh) de Matsa et de Maror et le mange. »

Cependant, les décisionnaires ultérieurs (cf. Mishna Beroura ibid. s.k. 1 et Shoulhan Aroukh HaRav, ibid. al. 6-7) ont fait remarquer que cette règle s'applique précisément s'il n'a pas de vin du tout. Mais s'il a une seule coupe, il fera le Kiddoush dessus et non sur la Matsa. S'il a deux coupes, il récitera le Birkat Hamazone sur la seconde (la « troisième coupe » du Séder). Et s'il a encore une coupe, il fera le Kiddoush sur la première, dira la première partie de la Haggada sur la seconde, et récitera le Birkat Hamazone sur la troisième.

Le Sh. Ar. HaRav en explique la raison : s'il a une seule coupe, il l'utilisera pour le Kiddoush, car de toute façon, certains affirment qu'on ne peut pas faire le Kiddoush sur le pain, comme dit. S'il a une autre coupe, il récitera le Birkat Hamazone dessus, puisqu'il y a des avis selon lesquels le Birkat Hamazone requiert toujours une coupe. Et s'il a une troisième coupe, il dira la Haggada dessus, car on ne repousse pas l'accomplissement des Mitsvot. Il convient d'ajouter que le fondement de cette loi réside dans le fait que chacune des quatre coupes constitue une Mitsva en soi et qu'elles ne s'invalident pas mutuellement.

Le Rema (OH 483, 1, d'après la Guemara Pessah'im 107a tranchée par le Maharil) ajoute :

« Et dans les endroits où l'on a coutume de boire une boisson faite à base de miel appelée hydromel (Mead), on peut utiliser cette boisson pour les quatre coupes si l'on n'a pas de vin. Certains disent que l'on ne fait pas de Kiddoush sur d'autres boissons, comme cela a été expliqué précédemment en OH 272, 9. Mais il me semble que pour les quatre coupes, on peut s'appuyer sur l'avis qui dit que l'on fait le Kiddoush sur d'autres boissons s'il s'agit d'un H'amar Medina (boisson locale), comme expliqué précédemment au chapitre 272 ».

C'est-à-dire qu'en cas de force majeure, on peut célébrer le Séder sur un H'amar Medina.

Le Griz (Rav Yitzhak Zev Soloveitchik de Brisk) explique que cette décision se comprend aisément selon l'approche des Tossafot, pour qui ces coupes sont [avant tout] des "coupes de bénédiction" (Kossot chel Berakha).

Cependant, selon l'approche du Rambam, il y a — au-delà de la règle de la coupe de bénédiction — une obligation distincte de boire du vin pour marquer la liberté (H'érout). Or, selon cette logique, on ne pourrait pas s'acquitter de cette obligation avec un H'amar Médina.

La résolution du Griz constitue dans le fait qu'il est tout de même possible de réconcilier l'avis du Rema avec les propos du Rambam. On peut en effet dire que, même pour le Rema, la personne ne s'acquitte certes pas de l'obligation de boire les quatre coupes (au titre de la liberté), mais elle s'acquitte néanmoins de l'obligation des coupes de bénédiction.

Par conséquent, s'il n'a pas de vin, il est préférable qu'il prenne au moins un H'amar Médina afin de s'acquitter [au minimum] du devoir lié aux coupes de bénédiction.