Rav Elikan
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Article6 mars 20261158 mots

Ki Tissa : Entre idolâtrie et quête de pouvoir matériel

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*Le Veau d'Or : Entre idolâtrie et quête de pouvoir matériel*

Lorsqu'Aaron a façonné le Veau d'or, il a demandé au Peuple de l'or provenant d'une source bien précise :

« Ôtez les anneaux d'or qui sont aux oreilles de vos femmes, de vos fils et de vos filles, et apportez-les-moi »

(Exode 32).

Le Peuple s'exécuta immédiatement.

Ce choix spécifique d'exiger les anneaux d'oreilles est surprenant, car les enfants d'Israël possédaient de nombreux autres objets en or, comme en témoignent les futurs dons pour le Tabernacle.

Il semble que la réponse à cette énigme réside dans le seul autre passage biblique où de tels bijoux sont mentionnés.

À son retour en Terre d'Israël, Yaakov ordonna à sa famille d'ôter « les dieux étrangers » qu'ils possédaient, ce qu'ils firent en lui remettant également « les anneaux qui étaient à leurs oreilles ».

Cette association suggère que ces bijoux, probablement rapportés d'Égypte et ornés de figures païennes, étaient intrinsèquement liés à une culture idolâtre.

Face à l'urgence de la situation, Aaron aurait ainsi cherché à « minimiser les dégâts » : quitte à fabriquer un veau - ce qui restait une tentative dévoyée de servir Dieu - autant utiliser et faire fondre ces anneaux déjà marqués par l'idolâtrie, évitant ainsi un culte païen pire encore.

Cet événement a d'ailleurs laissé une empreinte indélébile dans la langue hébraïque.

Jusqu'à cette faute, la Bible utilisait le mot Nezem indifféremment pour un bijou d'oreille ou un anneau de nez.

Cependant, après que les anneaux d'oreilles eurent servi à forger l'idole, le terme Nezem fut presque exclusivement réservé au bijou de nez.

Le bijou d'oreille prit alors un nouveau nom : A'ghil (comme dans Ézéchiel 16, 12).

Il est fort probable que ce nouveau terme, au-delà de décrire une forme ronde (a'ghol), serve de rappel perpétuel au veau (E'ghel), forgé à partir de ces mêmes anneaux.

- Mais au-delà de l'objet lui-même, quelle était la véritable motivation du Peuple ?

Lorsqu'ils s'adressèrent à Aaron en disant :

« Lève-toi, fais-nous un dieu (Elohim) qui marche devant nous, car ce Moïse... nous ne savons pas ce qu'il est devenu »,

ils ne cherchaient pas nécessairement une nouvelle divinité.

Le H'izkouni rappelle que le terme "Elohim" (h'ol) peut aussi désigner un juge, un magistrat ou un dirigeant.

Craignant la mort de Moïse, les enfants d'Israël voulaient un nouveau chef, pas un nouveau dieu.

- Pourtant, si tel était le cas, pourquoi ne pas choisir Aaron, « prophète et faiseur de miracles» ?

En réalité, le peuple était fatigué du système spirituel exigeant imposé par Moïse, où la victoire sur les ennemis dépendait exclusivement de leur pureté morale.

Ils désiraient désormais un dirigeant militaire, une armée permanente et des moyens matériels pour conquérir la terre, à l'instar des autres nations.

Aaron, comprenant cette requête, consentit à ce qu'ils entament des entraînements militaires, symbolisés par la fabrication du Veau d'or.

Dans la tradition biblique, le jeune taureau (le veau) est l'emblème de la tribu de Joseph, représentant la puissance matérielle, nationale et militaire.

Le Veau d'or n'était donc pas, à l'origine, conçu pour être adoré, mais servait de monument illustrant cette nouvelle aspiration à la force physique.

D'ailleurs, nos Sages soulignent que seule une minorité externe, le « ramassis de peuples » (Erev Rav) monté d'Égypte avec eux, et qui n'avait pas connu l'esclavage, a véritablement voué un culte idolâtre au veau.

Les Israélites, quant à eux, ont surtout fauté en plaçant leur confiance dans des moyens naturels et militaires plutôt qu'en Dieu, une attitude que les textes assimilent sévèrement à de l'idolâtrie.

C'est ce que dit le roi David (Tehilim 106,20) : "וַיָּמִירוּ אֶת כְּבוֹדָם בְּתַבְנִית שׁוֹר אֹכֵל עֵשֶׂב

Cette tension entre la réalité militaire et la perception spirituelle éclate au grand jour lors de la descente du mont Sinaï.

En entendant le tumulte du camp, Josué, le stratège militaire, identifie un « cri de guerre ».

Il n'avait pas tort : le peuple s'adonnait à des exercices de guerre psychologique et à des clameurs militaires.

Mais Moïse, percevant la dimension spirituelle, y entend « une voix de chants » et de danses, assimilant ces défilés militaires à de l'idolâtrie pure.

C'est cette divergence fondamentale de vision qui conduit au bris des Tables de la Loi.

Le Midrash Tanh'ouma décrit une lutte presque physique entre Dieu et Moïse autour des Tables.

Si Dieu souhaitait faire preuve d'indulgence, Moïse, fort de son exigence spirituelle absolue, estimait que la volonté du peuple de s'appuyer sur une armée prouvait que « l'esprit » de la Torah s'était déjà évaporé.

En brisant les Tables sous les yeux d'Israël, Moïse les confronte à la gravité de leur choix, les traitant symboliquement comme de véritables idolâtres pour les forcer à une prise de conscience.

Pourtant, la réaction finale de Moïse est empreinte d'une profonde subtilité, que met en lumière Rabbenou Saadia Gaon (RaSaG).

Lorsque Moïse brûle le veau, le réduit en poudre, le disperse dans l'eau et le fait boire au peuple, il n'accomplit pas seulement un acte de destruction, mais un acte de « permission » mesurée.

En effet, lorsque Moïse est descendu de la montagne et a vu le veau, il est dit (Exode 32, 20) :

« Il prit le veau qu'ils avaient fait, le brûla au feu, le moulut jusqu'à le réduire en poudre, le répandit à la surface de l'eau, et le fit boire aux enfants d'Israël. »

Rav Saadia Gaon explique ce verset de manière étonnante :

« Et le fit boire aux enfants d'Israël. Il le leur fit boire et le leur a permis. »

Les paroles du RaSaG sont surprenantes : comment Moïse a-t-il pu trouver un moyen de permettre le Veau d'or, alors qu'il est interdit de tirer profit des cendres de l'idolâtrie (Pessah'im 27b) !

RaSaG nous laisse entendre que le veau n'était pas véritablement une idole ; c'est pourquoi Moïse a pu y trouver une facette permise.

Tel un apothicaire expert qui dilue un poison mortel pour en faire un remède tolérable, Moïse rabaisse et réduit à néant l'orgueil narcissique du Peuple, avant d'en autoriser une infime dose.

Il concède qu'une force militaire est nécessaire, mais enseigne qu'elle doit toujours être considérée avec humilité et soumise à la suprématie de la force spirituelle.

Des siècles plus tard, le prophète Samuel sera confronté au même dilemme, répétant exactement les actions de Moïse. Lorsque le peuple réclamera un roi de chair et de sang pour mener ses guerres contre les Ammonites, Samuel y verra une terrible régression spirituelle frôlant l'idolâtrie. Tout comme Moïse, il priera, avertira son peuple du danger de se fier au « néant » du pouvoir matériel, et n'autorisera l'établissement de la royauté et d'une armée qu'après l'avoir solennellement soumise à l'autorité divine.

C'est là aussi l'idée de la vache rousse (symbole de vitalité) dont les cendres (symbole de vitalité annihilée) sont utilisées pour purifier de la mort.

Intégration.

Pour mieux vivre.

Shabbath shalom !