Rav Elikan
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Article9 janvier 20261795 mots

Chemot - Les femmes en tant que leaders

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On pourrait intituler notre section hebdomadaire :

« La naissance d'un leader ».

Nous observons Moïse, adopté par la fille de Pharaon, grandir comme un prince égyptien. Nous le voyons jeune homme, comprenant pour la première fois la signification de sa véritable identité.

Il est le fils d'un peuple asservi et tourmenté, et il le sait :

« Moïse grandit, il sortit vers ses frères et vit leurs souffrances. Il vit un homme égyptien frapper un homme hébreu d'entre ses frères »

(Exode 2, 11).

Il intervient : il agit. C'est la marque d'un véritable leader. Nous le voyons intervenir à trois reprises — deux fois en Égypte et une fois à Madian — pour sauver des victimes de la violence. Puis, nous assistons à la grande scène du Buisson Ardent, où Dieu se révèle à lui et l'appelle à mener son peuple vers la liberté. Moïse hésite quatre fois, jusqu'à ce que le Saint béni soit-Il se mette en colère et que Moïse comprenne qu'il n'a pas d'autre choix. C'est l'histoire classique de la genèse d'un héros.

Cependant, ce n'est que l'histoire visible en surface.

La Torah est un livre profond et subtil, qui ne dépose pas toujours son message en évidence.

Sous la surface se trouve une autre histoire, bien plus singulière : non pas celle d'un héros, mais de six héroïnes, six femmes courageuses sans qui nous n'aurions pas eu Moïse.

La première est Yocheved, l'épouse d'Amram et la mère de trois individus destinés à devenir les grands dirigeants des enfants d'Israël : Miriam, Aaron et Moïse lui-même.

C'est Yocheved qui, au plus fort des décrets contre les enfants d'Israël en Égypte — alors que tout nouveau-né mâle était condamné à mort — a osé mettre au monde un enfant, le cacher trois mois, puis élaborer un plan pour lui donner une chance d'être sauvé. Nous en savons très peu sur Yocheved. Lors de sa première apparition dans la Torah, son nom n'est même pas mentionné. Pourtant, en lisant le récit, nous n'avons aucun doute sur son courage et sa débrouillardise. Ce n'est pas un hasard si tous ses enfants sont devenus des leaders.

La seconde est Miriam, la fille de Yocheved et la sœur aînée de Moïse.

C'est elle qui surveilla le bébé de loin alors que le petit berceau flottait sur le fleuve, et c'est elle qui osa s'approcher de la fille de Pharaon pour lui proposer de faire appel à une nourrice parmi les femmes de son peuple. Les Écritures dépeignent la jeune Miriam comme un personnage intrépide, doté d'un sang-froid rare.

Nos Sages sont allés encore plus loin : un Midrash instructif raconte que lorsque Amram entendit le décret ordonnant de jeter au Nil tout garçon nouveau-né, il ordonna à tous les hommes de son peuple de divorcer de leurs femmes, afin qu'elles n'enfantent plus.

La logique était de son côté : est-il juste de mettre des enfants au monde s'il y a 50 % de risques qu'ils soient assassinés à la naissance ?

Pourtant, sa petite fille Miriam contesta son avis et le convainquit de changer d'idée. « Ton décret est plus dur que celui de Pharaon », lui dit-elle.

« Pharaon n'a décrété que contre les mâles, toi tu décrètes contre les mâles et les femelles. Pharaon est un impie, et il est incertain que son décret perdure, mais toi tu es un juste et ton décret s'accomplira. »

Amram accepta son opinion, et c'est ainsi que naquit Moïse.¹ La signification est claire : la foi de Miriam était plus grande que celle de son père.

La troisième et la quatrième sont les deux sages-femmes, Shifra et Poua.

Avant que Pharaon ne décrète de jeter les garçons au Nil, il tenta de commettre ce génocide en ordonnant aux sages-femmes de les tuer sur le siège d'accouchement. Shifra et Poua refusèrent d'obéir.

« Mais les sages-femmes craignirent Dieu, et elles ne firent pas ce que leur avait dit le roi d'Égypte ; elles laissèrent vivre les enfants » (Exode 1, 17). Lorsque Pharaon les convoqua pour les réprimander, elles jouèrent les naïves et lui racontèrent que les femmes hébreues étaient vivaces et accouchaient avant l'arrivée de la sage-femme. Par ce mensonge, elles échappèrent à la punition et sauvèrent de nombreuses vies.

Cette histoire revêt une importance particulière. C'est le premier exemple documenté de l'une des plus grandes contributions du judaïsme à la culture humaine : l'idée que le pouvoir a des limites morales. Il existe des ordres auxquels il est interdit d'obéir. Il y a des crimes contre l'humanité qu'on ne peut justifier en prétendant « je n'ai fait qu'obéir aux ordres ».

Cette idée, connue sous le nom de « désobéissance civile », est généralement attribuée à l'écrivain américain du XIXe siècle Henry David Thoreau, et elle a pénétré la conscience internationale après la Shoah et les procès de Nuremberg.

Mais sa véritable origine se trouve des milliers d'années plus tôt, dans les actes de deux femmes, Shifra et Poua. Leur courage, qui n'a pas été suffisamment reconnu, leur vaut une place au panthéon des héros moraux de l'histoire humaine. Il nous enseigne que la conscience est plus importante que le conformisme et que la loi de la justice prévaut sur la loi de l'État.²

La cinquième héroïne est Tsippora, la femme de Moïse.

Cette fille d'un prêtre de Madian insista pour accompagner Moïse dans sa mission en Égypte, bien qu'elle n'ait eu aucune raison de risquer sa vie dans cette aventure. À travers des versets énigmatiques, nous apprenons qu'elle sauva la vie de Moïse en circoncisant leur fils (Exode 4, 24-26). Nous sentons que Tsippora était un personnage d'une détermination extrême qui, à un moment crucial, comprit mieux que Moïse lui-même ce que Dieu exigeait d'eux.

J'ai gardé l'héroïne la plus intrigante pour la fin : la fille de Pharaon.

Elle eut le courage de sauver un enfant des Hébreux et de l'élever dans ce même palais où son père complotait l'extermination du peuple d'Israël. Peut-on seulement imaginer la fille d'Hitler, d'Eichmann ou de Staline commettre un tel acte ?

Il y a quelque chose d'à la fois héroïque et gracieux dans ce personnage, que le Pentateuque ne dessine que dans les grandes lignes, cette femme qui donna son nom à Moïse.

Qui était-elle ?

La Torah ne précise pas son nom. Le premier livre des Chroniques (4, 18) mentionne une fille de Pharaon nommée Bityah (ou Batya), et nos Sages l'identifient à celle qui sauva Moïse.

De la signification de ce nom, Batya (« Fille de Dieu »), les Sages ont tiré un enseignement surprenant :

« Le Saint béni soit-Il dit à Batya, fille de Pharaon : Moïse n'était pas ton fils et tu l'as appelé ton fils ; de même toi, tu n'es pas ma fille [biologique], mais Je t'appelle Ma fille. » ³

Nos Sages ont également enseigné que la fille de Pharaon fut l'une des rares justes (la tradition en compte neuf seulement) à être entrée au Jardin d'Éden de son vivant.⁴

Ainsi, alors qu'en surface la Parachat Chemot est le récit initiatique d'un grand leader, sous la surface bouillonne une contre-histoire, celle de six femmes exemplaires sans lesquelles nous n'aurions pas eu Moïse.

Elles appartiennent à une longue tradition de femmes fortes dans l'histoire juive, qui s'est poursuivie avec Débora, Hannah, Ruth et Esther dans la Bible, et jusqu'aux figures du XXe siècle — religieuses comme Sarah Schenirer et Nechama Leibowitz, ou laïques comme Anne Frank, Hannah Szenes et Golda Meir.

Comment se fait-il alors que les femmes, qui se révèlent être des leaders si performantes, aient été exclues par la Halacha (la loi juive) de nombreux rôles publics ?

Si l'on observe attentivement l'histoire juive ancienne, on constate que les femmes ont été exclues de deux domaines :

- la « Couronne de la Prêtrise » (Kéhouna), transmise à Aaron et ses fils,

- et la « Couronne de la Royauté » (Malkhout), donnée à David et ses fils.

Ces deux fonctions se transmettent par héritage.

En revanche, de la troisième couronne, la « Couronne de la Torah », les femmes n'ont pas été exclues.

Il y eut des prophétesses, pas seulement des prophètes.

Nos Sages dénombrent sept prophétesses.⁵

Il y eut et il y a encore des femmes grandes en Torah, de l'époque de la Mishna (Brouria, Imma Shalom) jusqu'à nos jours.

Une distinction plus générale est également possible.

Le Rabbin Eliyahu Bakshi-Doron, dans son livre de responsa Binyan Av, distingue l'autorité officielle du leadership de facto.⁶

Il existe des personnalités occupant des postes d'autorité — chefs de gouvernement, présidents, PDG — qui ne sont pas du tout des leaders.

Ils ont peut-être le pouvoir de forcer les gens à exécuter leurs ordres, mais ils n'ont pas de disciples.

Ils ne suscitent pas l'admiration.

Ils n'inspirent pas.

À l'inverse, il existe des leaders qui n'ont aucun statut officiel, mais vers qui les gens se tournent pour obtenir conseil et qu'ils considèrent comme des modèles à imiter.

Ils n'ont pas de pouvoir, mais ils ont de l'influence.

Les prophètes d'Israël étaient ainsi.

Tout comme, bien souvent, les grands d'Israël, les Sages de chaque génération.

Ni Rachi ni Maïmonide ne détenaient d'autorité officielle (certains chercheurs soutiennent que Maïmonide était Grand Rabbin d'Égypte, mais la plupart pensent que non, bien que ses descendants aient occupé cette fonction).

Dans tous les cas où le leadership dépend des qualités du leader, et non de sa fonction ou de son titre — un leadership que Max Weber qualifie d'autorité charismatique — il n'y a pas de distinction entre hommes et femmes.

Yocheved, Miriam, Shifra, Poua, Tsippora et Batya n'étaient pas des leaders en vertu d'une fonction officielle qu'elles occupaient (Batya était une leader malgré son titre officiel de princesse d'Égypte).

Elles étaient des leaders parce qu'elles possédaient du courage et une conscience.

Elles ont refusé de courber l'échine devant la force ou de se soumettre aux circonstances.

Elles furent les véritables héroïnes de la sortie d'Égypte.

Leur courage demeure une source d'inspiration.

Questions pour la table de Chabbat:

- Les femmes dont nous avons parlé possédaient des qualités différentes et ont pris des décisions différentes. Comment chacune a-t-elle influencé, à sa manière, le façonnement du leadership unique de Moïse ?

- Quels sont, selon vous, les limites morales du pouvoir?

- Qu'est-ce qui distingue l'histoire de Batya de toutes les autres histoires de la Torah ?

Notes :

1. Exode Rabba 1, 13.

2. Il existe, comme on le sait, une tradition midrashique selon laquelle Shifra et Poua étaient en réalité Yocheved et Miriam. Ici, j'ai suivi les commentaires d'Abrabanel et du Shadal.

3. Lévitique Rabba 1, 3.

4. Derekh Eretz Zouta 1.

5. Meguila 14a.

6. Rav Eliyahu Bakshi-Doron, Responsa Binyan Av, seconde édition (Mahad. Tanyana), §65.