Vayikra et Pessah' : Que peut-on apprendre de la "psychologie morale" ?
_Vayikra et Pessah' : Que peut-on apprendre de la "psychologie morale" ?_
Lorsque l'on entre dans un supermarché, les premiers produits rencontrés sont souvent les fruits et légumes.
Ce placement est contre-intuitif d'un point de vue logistique :
1. Les fruits et légumes proche de la porte reçoivent plus de chaleur et s'abîment plus rapidement.
2. Les fruits et légumes mis au fond du cadis sont écrasés par les autres produits...
Alors pourquoi en est-il ainsi ?
En fait, cela repose sur une stratégie psychologique bien étudiée : en commençant par un choix "sain", le consommateur ressent une satisfaction morale qui l’encourage ensuite à acheter plus librement, y compris des aliments moins diététiques.
Ce phénomène, connu sous le nom de licensing effect (effet de licence morale), illustre une tendance humaine fondamentale : un processus est mieux vécu lorsqu’il débute par une bonne action.
Des études en psychologie montrent que les décisions initiales influencent les choix ultérieurs.
Ainsi, après un effort physique ou une action perçue comme vertueuse, les individus ont tendance à se permettre davantage d’indulgences.
C’est cette logique que les supermarchés exploitent en plaçant des produits sains à l’entrée et des friandises aux caisses.
Des recherches approfondies sur le licensing effect ont montré son impact sur le comportement humain :
- Blanken, van de Ven et Zeelenberg (2015) ont réalisé une méta-analyse de 91 études, mettant en évidence un effet modéré de licence morale, où une bonne action initiale libère les individus pour des choix plus indulgents par la suite.
- Merritt, Effron et Monin (2010) expliquent que le moral licensing fonctionne lorsque l’individu perçoit une action initiale comme suffisante pour justifier un comportement plus relâché ensuite.
- Dans une autre étude (2012) ils ont exploré comment un acte moral ambigu peut ensuite conduire à des comportements moins éthiques, soulignant les implications pour la psychologie du jugement moral.
Ce phénomène est-il présent dans le judaïsme ?
Réponse : oui, dès qu'il s'agit de ressentir de "liberté", on retrouve ce phénomène !
Ainsi ette logique ne se limite pas aux stratégies marketing : elle se retrouve au cœur de nombreuses pratiques juives, où un acte positif initial conditionne l'expérience de liberté qui suit.
Commençons par le plus évident :
1. Le Séder de Pessah'
La structure du Séder illustre parfaitement cette dynamique.
Il commence par une ouverture aux autres avec l’invitation : "Que quiconqie a faim vienne et mange avec nous", soulignant la dimension éthique et collective de la fête.
Ce n’est qu’après cette action généreuse que l'on peut "se lâcher", se sentir libre et le repas se déroule, aboutissant à l’afikoman, une dernière bouchée qui clôt l’expérience par une note douce. Seulement alors on se jette ivrement dans les louanges (Hallel et Nirtza).
Ainsi, seul celui qui a su donner peut pleinement savourer le Séder, jusqu'à la fin du repas et ses verres de vin, sans remords ou culpabilité.
Autre phénomène interessant :
2. Tsedaka avant la prière
Le Shoulh'an Arouh' (OH 92,10) rapporte que certaines communautés ont l’habitude de donner la tsedaka avant de prier. Cet acte, en ancrant l’individu dans une dynamique altruiste, permet d’accéder à une prière plus authentique et profonde, car elle est précédée d’une démarche éthique. La prière, bien que fixe, doit être libre et exprimer notre volonté profonde. On comprend dès lors mieux cet usage !
Ajoutons à la suite de cela que le Ramban explique que de manière générale la Torah place les commandements éthiques avant ceux qui concernent directement la relation avec Dieu (cf. comm. sur Vayikra 19,2). Ce choix suggère que la spiritualité ne peut être pleinement réalisée que si elle repose d’abord sur une base morale et interpersonnelle. Il n'est donc pas anodin que selon ce principe le rav H'aïm Vital ait institué de dire qu'on aime son prochain comme soi même avant de prier.
3. Bénédictions avant de manger
Dans la même logique, on comprend l'institution rabbinique de réciter une berah'a avant de consommer un aliment. En effet le rite transforme l’acte en une expérience spirituelle de laquelle il est permis de jouir.
Selon le Talmud (Berah'ot 35a), quiconque mange sans bénédiction est comparé à un voleur (ma'al) : reconnaître l'origine divine de la nourriture permet d’en apprécier pleinement la valeur, sans culpabilité de la jouissance que produit le fait de manger.
4. Yom Kippour et l'annulation des vœux
La structure de Yom Kippour suit un schéma similaire : le jour solennel commence par Kol Nidré, une annulation des vœux, permettant de libérer l’esprit des entraves psychologiques qui pourraient freiner la teshouva (repentir), alors même qu'halah'iquement le fait de dire Kol Nidré repose sur des bases faibles, vivement discutée.
Or rituellement, c'est devenu un signe important, marqueur de ce jour, car ce n'est qu’après cette étape que l’individu peut véritablement entreprendre un retour spirituel sincère, libre, qui ne soit pas motivé par une sensation de "devoir".
Conclusion
Que ce soit dans les supermarchés, la structure du Séder, ou les rituels religieux, l’idée est la même : commencer par un acte positif façonne l’expérience qui suit.
Ce principe, profondément ancré dans la psychologie humaine, souligne l’importance du premier pas : lorsqu’il est aligné avec des valeurs morales, il permet d’accéder à une expérience plus riche, plus authentique et plus significative.
Ainsi on peut éventuellement compren pourquoi le livre de Vayikra - qui suit également cette logique, commençant par des sacrifices volontaires - a été choisi pour être enseigné aux enfants
("מתחילים לתינוקות בתורת כוהנים... יבואו טהורין ויתעסקו בטהורין").
En effet, il n'y a aucune obligation pour une personne d'apporter un sacrifice -
«Un homme (Adam) parmi vous qui apportera un sacrifice à Dieu… selon son bon vouloir devant Hachem»
(Vayikra 1:2-3).
Comme pour l'offrande volontaire, l'apport d'un sacrifice dépend du libre arbitre de l'individu.
Celui qui ne veut pas, soit parce que son âme répugne aux sacrifices, soit parce que
« sa main ne peut se permettre » (Vayikra 14,21 ; 5,11),
n’est pas obligé d’en apporter, même s’il n’en apporte jamais de sa vie - il n’y a aucune contrainte.
D'ailleurs, l'essentiel dans les premiers chapitres (1 à 5) de Vayikra est la personne qui offre le sacrifice, et non les prêtres (cohanim), qui ne sont que des « serviteurs dans le sanctuaire » afin d’assister celui qui apporte l’offrande dans les travaux de l’autel.
Ce n’est pas une « loi des prêtres », mais un discours libre. Il n'est pas anodin que le Torat Kohanim (Midrash halah'ique) titre :
« diboura denedava ».
Cette parole adressée à l’homme libre en tant que tel, qui est une cible si importante pour la Torah - tout comme la contribution au Tabernacle commence par une offrande libre, il en va de même pour les sacrifices.
Shabbat shalom
S.E.