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Article12 mai 20251749 mots

Pessa'h Chéni - Une fête thérapeutique ?!

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Pessa'h Chéni une fête thérapeutique ?!

1. Constat social

Traditionnellement, Pessa’h Chéni était un jour mineur et vestigial, que certains, notamment les h'assidim ou certaines communautés d'Afrique du Nord, traitaient comme une petite fête.

À l’origine, Pessa’h Chéni était le jour où ceux qui n’avaient pas pu apporter le sacrifice de Pessa’h au moment prévu pouvaient le faire un mois plus tard.

Certaines coutumes incluent le fait de manger un morceau de matza ce jour-là ou de tenir un seder – chez les h'assidim c'est un tisch autour d'un enseignement h'assidique.

Après la destruction du Temple, les rabbins ont associé à ce jour à l'importance d'agir pour la communauté en se centrant sur ceux qui portaient les ossements de Yossef et étaient donc impurs.

Au Moyen Âge, on considérait que c’était la dernière occasion de voir le miracle de l’Exode et de contempler comment Dieu transcende l’ordre naturel, la Révélation de Pessah' continuant pour trente jours et s'amenuisant par la suite.

On trouve également chez certains des enseignements sur le fait que h'ametz et matza coexistent à cette date et le sens qu'on donne à cela. Le Zohar contient un passage important sur ce jour, (par. Beha'aloteh'a, 152a-153b) et c’était aussi la fête associée à la charité de Rabbi Meïr Baal Haness (dont ce serait la hiloula).

Toutefois, il y a environ une vingtaine d’années, vers 2008, on a assisté à une effervescence autour de cette pratique de Pessa’h Chéni dans la communauté juive au sens large.

Le jour est devenu une fête pour tous ceux qui ont besoin d’une seconde chance.

On y parle de vies brisées, de "religion thérapeutique" ou de "reconstruction intérieure". Tous ces éléments ont été intégrés à Pessa’h Chéni.

Ce qui est fascinant c'est que c'est surtout issu de mouvements de kirouv (rapprochement religieux) et d'inspiration de développement personnel.

À l’origine, cela s’appliquait aux personnes sortant de prison, aux anciens dépendants, ou à ceux ayant traversé des troubles psychiques. Surtout dans le monde anglo-saxon on parle de Pessa'h Chéni comme "leur fête", leur place dans la communauté.

Ces dix dernières années, le sens a encore été élargi pour inclure les problématiques de diversité, en intégrant le féminisme voire les questions LGBTQ+. En 2010, Kolech – l’organisation féministe religieuse israélienne – avec l’initiative de Bat-Kol, l’association des "lesbiennes religieuses", a proclamé ce jour comme une journée d’inclusion pour tous. En 2017, Pessa’h Chéni a été proclamée "journée de la tolérance religieuse". Comment on est-on arrivé là ?

Ce qui est édifiant c’est qu'il y a ici deux renouveaux:

- l’individualisme des organisations de kirouv, de "self-caring" dans un style "yeshivish", et du néo-hassidisme qui veut rendre cette "fête" populaire.

- des voix libérales portées par les revendications de diversité qui sont profondément sociales et communautaires.

Donc volonté thérapeutique d'une part et d'inclusion d'autre part ; cela ne peut que témoigner du mal-être qui est ici en cause et auquel on a voulu remédier en faisant un "re-branding" de Pessa'h Chéni.

Mais il nous faut nous poser la question, Pessa'h Chéni serait plutôt une fête sociale ou une fête individuelle ?

Y a t'il un sens à ces volontés de renouveler cette fête de manière tellement antithétique ?

2. Tensions halah'iques internes

Pour essayer de comprendre ce phénomène j'aimerais analyser le statut particulier de Pessa'h Chéni et comprendre son essence d'un point de vue halah'ique.

A. Le Minhag de ne pas dire Ta'hanoun le 14 mais pas le 15 ?

Le Sha'ar haTeshouva (OH 131) rapporte la coutume largement répandue de ne pas réciter Ta'hanoun le 14 Iyar.

De même, le Da'at Torah du Maharsham (ad loc.) discute de la récitation des supplications à cette date. Il cite les ouvrages du Rav Nathansohn qui tranche qu’il ne faut pas jeûner ce jour-là, et que le décret d’annulation de la Meguilat Ta’anit ne s’applique pas à Pessa'h Chéni [1].

Dans Minhagué Eretz Israël [2], il est rapporté d’après le Sefer Eretz Israël du Rav Y.M. Tikochinsky :

« Le 14 Iyar, Pessa'h Chéni, on ne dit pas Ta’hanoun, mais on le dit à Min’ha la veille. Si ce jour tombe un lundi — ce qui arrive quand le premier jour de Pessa’h est un dimanche — il est d’usage à Jérusalem de ne pas réciter non plus les Seli’hot du lundi, mais de dire E-l Ereh' Apaïm et Lamnatseah'. De plus, ceux qui jeûnent les lundis-jeudis-lundis (bet-heh-bet) ne jeûnent pas ce jour-là (et les rares qui sont stricts jeûnent jusqu’à midi ou reportent le jeûne au lendemain). Et bien qu’on ne jeûne pas ce jour, on prononce quand même à la synagogue, le Chabbat qui précède, la bénédiction habituelle pour ceux qui acceptent de jeûner bet-heh-bet. »

Jusqu'à là tout semble simple, mais en vérité on voit que c'est un jour ambivalent dans le calendrier.

Le statut de Pessa'h Chéni à notre époque est ambigu. D’un côté, on ne récite pas Ta’hanoun, et certaines communautés omettent même les prières de la veille ; de l’autre, le 15 Iyar - jour où le sacrifice était consommé jusqu’à minuit - ne comporte aucun souvenir ou marque particulière [3] !

B. Pourquoi cette fête figure-t-elle dans Meguilat Ta'anit ?!

Cela soulève également des questions sur son inclusion dans la Meguilat Ta’anit (ainsi qu'en 'Houlin 129b), où il est appelé « petit Pessa’h, où l’on ne prononce pas d’éloge funèbre » (Pessah' ze'ira)

Or, tous les jours mentionnés dans ce rouleau sont d’origine rabbinique, en souvenir de miracles survenus après la destruction du Premier Temple.

Pourquoi alors y insérer un jour dont la source est biblique ?

Et d’autant plus aujourd’hui, où la Meguilat Ta’anit a été annulée à l’exception de 'Hanoukkah et Pourim (Roch HaChana 18b).

De plus, il n’est pas intégré à la Sefirat HaOmer ! Notons toutefois qu’à Tibériade, il existait une coutume ancienne de célébrer des mariages ce jour-là [4], peut-être en lien avec la Hiloula de Rabbi Meir Baal Haness, marquée dans la ville le soir du 14 Iyar [5].

3. Une fête privée, mais porteuse d’un souffle collectif

À l’époque du Temple, Pessa’h Chéni avait un caractère individuel. Il ne s’agissait pas d’une fête nationale, et sa seule dimension publique était qu’il repoussait le Chabbat. Il semble que l’on puisse considérer l’acte de l’offrande et de sa consommation comme un jour de fête privé pour celui qui l’accomplit.

L’Or Zaroua (lois de deuil, §452) va plus loin : un homme qui apporte un sacrifice ce jour-là ne peut pas travailler, car le jour de l’apport d’un sacrifice personnel est pour lui un jour de fête. Ainsi, il conclut que le jour de l’offrande est interdit au travail, non par décret rabbinique mais de manière quasi biblique [6].

Selon cela, il n’y aurait donc pas lieu de marquer cette date à un niveau collectif, a fortiori de nos jours.

4. Une lecture plus large : l’identité du Pessa’h Chéni

Pessa’h Chéni est bien une mitsva de la Torah, comme expliqué dans Behaalotekha, et codifié par le Rambam [7] et le Séfer HaH'inouh' [8].

La Mishna (Pessa’him 9,3) détaille les différences entre Pessa’h Rishon et Pessa’h Chéni : le second est mangé avec du h'ametz présent à la maison, sans Hallel pendant le repas, sans sacrifice de fête joint, mais avec Hallel au moment de l’abattage, mangé rôti avec matza et maror, et il repousse le Chabbat.

Le Rambam ajoute qu’on peut sortir la viande de la h'avoura (groupe de convives), qu’il ne vient pas en état d’impureté, et qu’on ne doit pas briser les os ni en laisser jusqu’au matin. Il explique que la mention dans la Torah « comme toutes les lois du Pessa’h » ne vise que les lois explicitement répétées.

En clair, l’accomplissement du Pessa’h Chéni est personnel, mais sa nature est bien nationale : un individu prolonge la vocation du sacrifice pascal — symbole national par excellence — jusqu’au mois d’Iyar. Le sacrifice est alors fait avec le Hallel, mais mangé discrètement.

Le sens de la mitsva serait alors la mémoire de la création et de la sortie d’Égypte.

En effet, le Séfer HaH'inouh' explique que le sacrifice de Pessah' est une affirmation puissante du renouvellement du monde.

La sortie d’Égypte fut une série de miracles qui témoignaient du pouvoir divin sur la nature. Cette croyance, note-t-il, est le fondement essentiel de la foi juive. C’est pourquoi Dieu a souhaité que personne ne soit exclu de ce rite, même s’il a raté le premier rendez-vous. D’où l’institution d’un second Pessah' pour ceux qui étaient impurs ou en voyage.

Mais Rabbi Tzadok haCohen de Lublin va plus loin en expliquant que c'une mitsva née de la prière du peuple et elle a donc une saveur particulière.

Dans son Pri Tsadik [9] il ajoute un éclairage nouveau : ceux qui étaient impurs étaient, selon la Guemara (Souka 25a) étaient des justes, occupés à une autre mitsva — comme transporter les ossements de Yossef. Ils étaient donc dispensés. Mais leur plainte : « Pourquoi serions-nous privés ? » exprime une soif spirituelle, une douleur de ne pas pouvoir participer avec tout le peuple.

Moïse leur répond :

« Tenez-vous là, et j’écouterai ce que Dieu ordonnera ».

Le Pri Tsadik voit ici une allusion à la prière : par leur cri et leur désir, ils ont provoqué une révélation nouvelle, une mitsva qui n’aurait pas été révélée autrement.

Le Pessa’h Chéni devient ainsi un exemple de Torah orale : ce n’est pas un décret descendant du ciel, mais une réponse à un appel venu d’en bas.

Il s'agit donc bel et bien d'un jour individuel, porteur d’un message collectif.

Ainsi se comprend son inclusion dans la Meguilat Ta'anit. Bien que son accomplissement soit individuel, sa source est double : une mitsva de la Torah et une initiative populaire qui rappelle l’émergence même de la Torah orale. C’est pourquoi les Sages ont voulu en marquer le souvenir par la suppression de Ta’hanoun, soulignant que même dans sa forme privée, Pessa’h Chéni reste un écho collectif de la délivrance nationale.

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[1]: Da’at Torah du Maharsham, Ora'h 'Haïm §131, citant Rav Nathansohn.

[2]: Minhagué Eretz Israël, Rav Mena’hem Mendel Geliss, §9.

[3]: Sha’ar haTéshouva, Ora'h 'Haïm §131, sous-section 19.

[4]: Resp. Heih'al Yits’hak (Rav Yits’hak Herzog), Ora’h ‘Haïm §53.

[5]: Minhagué Eretz Israël (Geliss), p. 139, §10.

[6]: Or Zaroua, lois du deuil, §452, s’appuyant sur le Talmud de Jérusalem.

[7]: Rambam, Mishné Torah, Hil. Korban Pessa’h, chap. 10, hal. 15.

[8]: Séfer HaH'inouh', mitsva 380.

[9]: Pri Tsadik, Pessa’h Chéni (après Parachat Kédochim), §2.