Nasso - kézako ?!
Nasso - kézako ?!
Essayons d’expliquer le sens du terme "נָשֹׂא" (nassó), qui apparaît à la fin de la parasha précédente (Bemidbar) et au début de la nôtre (Nasso).
À partir de là, nous essaierons aussi d’expliquer l’expression "נָשֹׂא אֶשָּׂא" (Osée 1,6), liée à la haftara de la semaine dernière.
Rashi, sur le verset de Jérémie (52,31), interprète le mot dans son sens littéral : compter, dénombrer.
À l’inverse, le Midrash explique :
« Il ne dit pas pakod (compte), mais nasso èt rosh – langage d’élévation »
(Bamidbar Rabba, Par. 4).
Selon cela, "נָשֹׂא" est compris comme une expression de grandeur, d’élévation.
Cette interprétation est renforcée par le verset dans Melah'im (II, 25:27-28) :
« Évil-Merodakh, roi de Babylone, dans l’année de son règne, éleva la tête de Yehoyakhin, roi de Juda, de la maison de détention. Il lui parla avec bonté et plaça son trône au-dessus des trônes des rois qui étaient avec lui à Babylone. »
Un autre Midrash explique que si "נשא" signifie élever ou rehausser, lorsqu’il est question de la tête, cela peut aussi être dangereux :
« Rabbi Pinhas bar Idi dit : Que lit-on au début du livre ? Soutiens la tête de toute la communauté d’Israël – élève leur tête, donne-leur de la grandeur ? Ce n’est pas dit. On lit nasso et rosh – comme quelqu’un qui dit au bourreau : ‘Prends la tête de celui-ci’. Ainsi ce nasso et rosh est un indice : s’ils sont méritants, ils monteront en grandeur… s’ils ne sont pas méritants, ils mourront tous. »
(Sifrei, Bamidbar, §1)
Cette idée est renforcée par les versets sur le maître échanson et le maître boulanger (Genèse 40) :
« Dans trois jours, Pharaon élèvera ta tête et te rétablira à ton poste… mais dans trois jours, Pharaon élèvera ta tête au-dessus de toi (c-à-d te décapitera), te fera pendre à un arbre, et les oiseaux mangeront ta chair. »
Il semble donc que chaque élévation en grandeur comporte aussi un risque.
Le mot "נשא" désigne donc l’élévation, physique ou morale, concrète ou abstraite.
De là dérivent tous les sens liés à la charge ou au poids porté, car celui qui porte quelque chose le soulève et l’élève sur lui.
Il inclut aussi la notion de prise d’épouse (nissouin), ainsi que tout fardeau ou effort moral (abstrait) - nossé.
Il est également utilisé pour parler du recensement (prendre un nombre) ou d’un butin, car on les « élève » sur un registre.
Il est employé pour élever le visage d’autrui, c’est-à-dire l’honorer, l’agréer - lassèt.
On le trouve aussi pour le serment, en rapport avec l’élévation du Nom divin.
Et encore pour la rémission et le pardon, car la faute est « portée » et « élevée » au-dessus du fautif (nessiat a'von).
Enfin, il est aussi utilisé pour désigner un cadeau ou un don, car on le lève pour montrer qu’il honore le donateur.
Passé ou futur?
Passons maintenant à l’explication de l’expression "נָשֹׂא אֶשָּׂא" (nassó essa), dans la haftara de la semaine dernière.
La haftarah de Bamidbar est tirée du livre d’Osée, chapitre 2, et constitue la fin de la première prophétie du prophète Osée.
Osée reçoit l’ordre d’épouser une femme prostituée et de donner à ses enfants nés de cette union des noms symboliques : Yizréel, Lo-Rouh'ama et Lo-Ami.
Ces noms représentent la colère divine contre Israël : pour leurs fautes commises à Yizréel, parce que Dieu ne les prendra plus en pitié, et parce qu’Il ne les considérera plus comme Son peuple.
Dans le chapitre 2 – qui est la haftarah qu'on lit – on assiste à un retournement de situation.
La femme prostituée revient vers Dieu dans la repentance et fait preuve de fidélité. Les noms des enfants changent alors positivement :
- Yizréel est interprété de manière favorable, comme le jour où Dieu les sèmera et se souviendra d’eux ;
- Lo-Ami devient « Ami » (Mon peuple),
- et Lo-Rouh'ama devient « Rouh'ama » (Celle dont on a pitié).
La relation entre Dieu et Israël se transforme en une alliance éternelle :
« Je te fiancerai à Moi pour l’éternité… »
וארסתיך לי לעולם...
Lors de la lecture des noms (au chapitre 1), plusieurs difficultés se présentent :
Par exemple au verset 6 :
« Elle conçut de nouveau et enfanta une fille. Et [Dieu] lui dit : “Appelle-la Lo-Rouh'ama (‘non-prise en pitié’), car Je ne continuerai plus à avoir pitié de la maison d’Israël, car nassó essá pour eux.” »
Le sens du verset exprime une menace, une punition ; il est donc difficile de comprendre la conclusion du verset : “car nassó essá pour eux”.
Que cela peut-il bien dire ?
Comment traduire ces termes ?
Comme on l'a vu, le mot nassó (נשוא) évoque, entre autres, le pardon ou le report d’un châtiment (« Qui pardonne la faute et passe sur la transgression… »).
Les commentateurs expliquent cela de différentes manières :
- Il s’agirait d’une réserve conditionnelle : “S’ils se repentent, Je leur pardonnerai” (Targoum Yonathan).
Toutefois, on peut objecter que cette condition n’apparaît pas dans le verset.
- Il s’agirait d’un usage exceptionnel du mot nassó dans le sens de punir (Rashi) :
« Je leur distribuerai leur coupe de punition » (c’est-à-dire leur part de châtiment).
- Le verset exprimerait une justification : “Je ne les prendrai plus en pitié, car jusqu’à présent J’ai supporté et pardonné, mais maintenant Ma compassion est épuisée” (c'est ce qu'explique le Radak (rav David Kimh'i) : « Je soulèverai contre eux l’ennemi qui les exilera » , et d'autres qui suivent sa voie d'interprétation).
Mais cette explication est troublante, car elle emploie un futur (“essá”) au lieu d’un passé.
- Le Talmud (Pessah'im 87b) donne une interprétation étonnante :
« Rabbi Elazar a dit : Même au moment de la colère de Dieu, Il se souvient de la miséricorde, comme il est dit… car je les élèverai (נָשֹׂא אֶשָּׂא) encore. »
Peut être que leur lecture est liée au fait que l’expression "נָשֹׂא אֶשָּׂא" rappelle les Treize attributs de miséricorde :
« Il garde la bonté pour des milliers de générations, porte (נֹשֵׂא) la faute et la transgression… »
(Exode 34,7).
Le Dr. Lior Gottlieb propose qu’il s’agit ici d’un “tikoun soferim” – une « correction des scribes » – phénomène dans lequel une expression difficile à prononcer (car grossière ou exprimant un manque de respect envers Dieu) est remplacée par une autre formulation (cf. TB Pessah'im 3a).
Par exemple, au sujet de Job, il est dit : “Il bénit Dieu et mourut” – mais en réalité, le sens est qu’il a maudit Dieu, mais on évite d’exprimer cela explicitement, donc le texte a inversé le terme, dans un langage d’euphémisme (“sagi nahor”, « clairvoyant », utilisé pour désigner un aveugle).
Ici aussi, selon le parallèle attendu, après “Je ne les prendrai plus en pitié”, le texte aurait dû se conclure par “car Je les hais profondément” (“ki sano esna”).
Mais comme cette expression Divine est difficile à prononcer (car elle est trop dure), elle aurait été alors « corrigée » par le Prophète et transformée par une permutation de lettres en une formule plus douce : “car Je les porterai” (“ki nassó essá”).
On trouve une difficulté semblable dans le nom du fils (idem, v. 9)
Et [Dieu] dit : “Appelle-le Lo-Ami (‘non-mon-peuple’), car vous n’êtes pas Mon peuple, et Je ne serai pas pour vous…”
La phrase est incomplète, et le contexte laisse comprendre que cela signifie :
“Je ne serai pas votre Dieu” (comme dans le vœu de Jacob : “Et l’Éternel sera pour moi un Dieu”, sous-entendu un maître et un protecteur).
Cela apparaît aussi dans le verset contraire :
“Et Je dirai à Lo-Ami : tu es Mon peuple, et il dira : ‘Mon Dieu’.”
Le Targoum Yonathan cité plus haut, complète d’ailleurs l’expression :
“Et Il dit : appelle-le Lo-Ami, car vous n’êtes pas Mon peuple, car vous n’observez pas les paroles de Ma Torah, et Ma parole ne vous accompagne pas.”
Rabbi Yossef Kara écrit en ce sens :
“le verset est une formulation abrégée”.
Rabbi Avraham Ibn Ezra explique l’ellipse par la colère de Dieu :
“Et Je ne serai pas pour eux… leur Dieu”, mais dans Son immense colère, Dieu ne termine pas la phrase.
Mais on peut proposer l’inverse : par amour pour Israël, il est difficile d’énoncer une telle sentence, et c’est pourquoi elle serait laissée incomplète.
Shabbat shalom !
S.E.