Rav Elikan
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Article15 octobre 20251291 mots

Daf haYomi - Zevah'im 31

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Zevah'im 31 - « Et le pigoul s’éveilla comme un dormeur » – de la règle au sens

1. _Prise de vue : la source talmudique_

La Mishna enseigne :

« S’il a pensé à manger un demi-olive en dehors du Temple, et un demi-olive pour le lendemain – le sacrifice est invalide, mais il n’y a pas de peine de karet. »

Autrement dit, si un prêtre a deux pensées différentes concernant le sacrifice – une de « hors de son lieu » (h'outz le-mekomo) et une de « hors de son temps » (h'outz le-zemano) – le sacrifice devient pasoul (invalide), mais non pigoul (offrande dont la pensée la rend impropre au sacrifice), car il n’existe pas ici une seule pensée complète portant sur un kazayit (quantité d’olive) « hors de son temps », condition nécessaire pour créer un véritable pigoul.

La Guemara complexifie le cas : qu'en est-il s'il pense successivement : un demi-olive hors de son temps, un demi-olive hors de son lieu, puis encore un demi-olive hors de son temps ?

En additionnant les deux pensées de « hors de son temps », on obtient bien un kazayit entier de pensée pigoul.

Sur ce cas, les Amoraïm (Sages du Talmud) débattent :

- Rava dit : « Vayikatz ke-yashen ha-pigoul – le pigoul s’éveille comme un dormeur. »

La première demi-olive pensée hors du temps était « endormie », inactive, car absorbée par la pensée « hors du lieu ». Mais quand une seconde pensée de ce type survient, elle « réveille » la première ; ensemble, elles forment une pensée complète de pigoul.

- Rav Himnouna, au contraire, dit : « Irouv mah'chavot havei – il y a mélange de pensées. »

Une fois que la première pensée de « hors du temps » s’est mêlée à celle de « hors du lieu », elles forment un tout indissociable. Il n’est plus possible de « réveiller » la première ; le sacrifice reste simplement invalide, sans devenir pigoul pour autant.

2. _L’analogie avec les lois de pureté_

Rava appuie sa thèse sur une analogie tirée des lois de pureté : si un volume d’un œuf d’aliment impur du premier degré d’impureté (rishon laTouma) se mélange avec un volume d’un œuf de second degré (sheni laTouma), la mixture devient sheni (de degré second).

Mais si ensuite on réunit deux de ces mélanges, la nouvelle grande mixture retrouve le statut de rishon.

On voit donc qu’en halakha, quelque chose qui semblait affaibli peut se « réveiller » lorsque son semblable s’y ajoute (min be-mino).

Les Tossafot s’étonnent pourtant de cette comparaison :

- dans le cas de la pureté, le premier élément n’a jamais été annulé – il a seulement perdu sa force d’impurifier seul.

- En revanche, dans le cas du pigoul, dès que le sacrifice a été rendu invalide par une pensée de « hors du lieu », il n’est plus apte à devenir pigoul.

Comment donc pourrait-on parler d’un « réveil » ?

3. _La nature du mélange des pensées_

Pour comprendre Rava, il faut sonder la nature même de ces pensées sacrificielles.

Deux approches sont possibles :

- A. Lecture technique et juridique :

Les deux types de pensées relèvent d’un même domaine; celui des pensées qui invalident le sacrifice.

Elles sont semblables dans leur effet (rendre le sacrifice impropre), mais « hors du temps » serait plus grave que « hors du lieu ». Dans cette lecture, le mélange des deux ne peut produire qu’un psoul (manquement) et non un pigoul(qui rend le sacrifice ontologiquement impropre). S'il en est ainsi, la position de Rava paraît difficile.

- B. Lecture essentielle et symbolique :

La pensée de « hors du lieu » est une pensée de psoul : elle vise à déplacer le sacrifice de son espace sacré, à le rendre impropre.

La pensée de « hors du temps », elle, n’est pas une simple invalidation ; elle veut changer la loi du sacrifice, altérer son rythme saint. C’est une tentative de réécrire l’ordre divin.

Le pigoul, dès lors, n’est pas une faute technique, mais une subversion du code sacré.

Dans cette optique, les mots de Rava prennent sens :

la première pensée de « hors du temps » s’était endormie, noyée dans une pensée d’invalidité.

Mais lorsqu’apparaît une seconde pensée du même type, un processus de transformation s’active : ce n’est plus une simple faute, c’est une re-définition du sacré - de ce fait « le pigoul s’éveille comme un dormeur ».

Les deux pensées s’unissent pour former une intention complète et consciente de déformer, aliéner, pervertir la loi du sacrifice.

Rav Himnouna, quant à lui, demeure fidèle à une logique stricte : une fois le sacrifice invalide, il ne peut pas renaître.

Le passé est figé ; il n’y a pas de "réveil" possible.

Ce qui fut, fut. L'essentiel étant le présent.

4. *Du droit à la symbolique : le réveil spirituel*

Les maîtres h'assidiques ont vu dans cette expression – « le pigoul s’éveille comme un dormeur » – une métaphore de la vie spirituelle.

Rabbi Tsadok ha-Cohen de Lublin (dans Pri Tsadik, Bereshit, Kountrass haAh'ila) écrit :

de même que le pigoul « se réveille » lorsqu’il rencontre son semblable, ainsi, lorsqu’un homme accomplit une action avec une intention pure, cette action éveille et élève toutes les actions semblables qu’il a accomplies auparavant sans intention. Un repas mangé léshem shamayim (pour l’amour du Ciel) élève toutes les nourritures passées ; une prière dite avec ferveur redonne vie à toutes les prières prononcées machinalement.

Le Tanya (chap. 19) formule une idée analogue : quand l’homme faute, son âme divine « s’endort » en lui laissant place uniquement à son âme animale (Nefesh Behemith) ; mais un instant de repentir, de prière vraie ou de sainteté, la réveille et lui rend sa lumière.

Ainsi, « le pigoul s’éveille comme un dormeur » n’est pas qu’un principe halakhique – c’est une parabole sur l’homme.

Certains vivent dans un irbouv mah'shavot, un mélange confus de volontés : un peu de bien, un peu de doute, un peu de remords.

Rien ne s’accomplit pleinement ; tout reste invalide, sans vie.

C’est la voie de Rav Himnouna : le passé reste passé, les pensées entremêlées de la sorte ne s’éveillent plus, ne donnent rien de productif.

Rava, lui, croit en la puissance de l’éveil. Même une pensée qui semblait éteinte peut renaître ; même une action gâchée peut retrouver sens lorsqu’elle rencontre son « semblable » – un geste sincère, un retour de vérité, d'authenticité.

Un seul instant d’intention pure peut « réveiller le vieux pigoul » une pensée qui n'était pas à sa place, ranimer le cœur et restaurer la sainteté endormie.

Ainsi se dessine la controverse entre Rava et Rav Himnouna :

deux visions du monde, deux manières de vivre l'humanité et la Torah.

L'une - de Rav Himnouna - prudente, figée, où l’on ne revient pas sur le passé, on se concentre sur le présent et le futur.

L’autre - de Rava - confiante dans le pouvoir du renouveau, où même ce qui dort peut se réveiller et retrouver la vie devant Dieu.

En ces moments où l'on prie pour la pluie, pour le renouveau, ces deux approches prennent leur sens aussi à un niveau écologique - y a t'il un réveil de la nature et les nouvelles pluies rencontrent les restes d'eau de l'année précédente ou chaque saison est-elle une nouveauté indépendamment de ce qui s'y est passé avant ? Il semble que ce soit également la discussion entre Beit Hillel et Beit Shamaï sur la date du nouvel an des arbres - le 1er ou le 15 shevat. En espérant y revenir une autre fois.

Bon hiver !