Eliminer Amalek - Encore possible ?
Dans les principaux codex de loi juive, le Tour et le Shoulh'an Arouh' où les lois qui ont lieu de nos jours figurent, il n'est fait aucune mention du devoir "d'éliminer Amalek".
Toutefois, selon Maïmonide (hil. Melah'im, chap. 5, dans les versions exactes, non-censurées), ce devoir existe toujours, sauf qu'aujourd'hui, pratiquement on ne peut pas l'accomplir, puisqu'on ne sait plus qui est Amalek.
Telle est également l'opinion du Rabbin du 13ème siècle, auteur du Sefer HaH'inouh' (§604), Pinh'as HaLévy de Barcelone.
Cf. encore Ish HaEmouna HaBoded ("Le Croyant Solitaire") du Rav Y.D. Soloveitchik (p. 100, n. 23, dans l'éd. en hébreu du Mossad HaRav Kook) et resp. Yein HaTov (p. 246-258) du rishon leTzion, le grand-rabbin d'Israël, Rav Itzh'ak Nissim où ils citent R' H'aim de Brisk semblant dire que tout ennemi luttant pour l'extermination totale du Peuple Juif pourrait avoir le statut halah'ique d'Amalek!
La question qui se pose est liée au fait que nos Sages nous enseignent que le roi Sanh'ériv a "mélangé les Nations" (Mishna Yadaim 4,4 tranché par le Rambam dans hil. Issourei Bia chap. 12, hal. 25) et théoriquement, cette identité étant "annulée", il ne devrait plus y avoir d'Amalécite dans le monde, ainsi ce commandement, même selon Maïmonide aurait dû être annulé (cf. Yad HaMéleh' sur hil. Issourei Bia 12,25 ; Gilyonei HaShass (Angel) sur Guittin 57b ; resp. Avnei Nezer OH II, §508 ; Moadim ouZmanim HaShalem (Sternbuch), t. II, §164 ; Rav David Itzh'ak Mann dans son livre Be'er Myriam (Kfar H'assidim, 1984), t. II, sur hil. Melah'im, chap. 5, hal. 4-5, etc.).
Quoi qu'il en soit, même si ce commandement n'a plus lieu d'être pour des raisons ontologiques ou pratiques, Amalek est devenu, depuis l'avènement du Zohar et de la Kabbala, le symbole du Mal, de la haine ontique, du Mauvais Penchant, des forces maléfiques, malfaisantes.
C'est-à-dire qu'il y a eu là un processus de symbolisation. Il n'est pas anodin qu'au fil des générations et des exégèses Amalek est devenu le symbole du hasard, de l'indifférence, de la routine, du désespoir, du cynisme, du détachement, etc.
Bref, symbole du "mal", du contraire de ce à quoi les prédicateurs voulaient éduquer.
Toutefois, en 1898, le Rav Yossef H'aim Zonnenfeld refusa d'aller rencontrer le Kaiser Wilhelm II, arguant qu'il existe une tradition au nom du Gaon de Vilna selon laquelle les Allemands seraient des descendants d'Amalek (Sefer H'oh'mat H'aim, p. 438 ; Orh'ot Rabbenou I, p. 93 - où il est fait état du problème que ce témoignage a posé aux yeux du Steipeler (le rav Y.Y. Kaniewsky) ; VeHa'Arev Na (Zilberstein), p. 162 – concernant cette tradition du Gaon de Vilna, cf. Orh'ot Rabbenou I, p. 287, She'arei Yemei HaPourim, p. 102 ; Shirat David (Goldberg), sur Esther 9, 16).
Plus tard, fin octobre 1905, l'historien juif et russe, Simon Dubnow écrira que l'on ne peut pas faire confiance aux révolutionnaires russes qui sont "Amalek du Gouvernement et Amalek populaire".
De manière similaire, il est rapporté dans le livre "VeHaIsh Moshé" (sur la par. Toldot), du Rav Moshé Soloveitchik de Zurich que les Russes sont descendants d'Amalek…
Selon d'autres, il s'agirait des Arméniens (cf. l'article d'E. Horwitz "HaYehoudim moul Amalek veGuilgoulav", revue Zion, n°64, p. 245 et suiv. et les nombreuses sources rapportées ; Tov LeHodot (Sofer), t. III, §20, p. 94-100 qui présente des sources premières à cette thèse) ou encore, s'agirait-il des Polonais (cf. p. ex. le chap. 102 du livre Kav HaYashar (Kaidanover), dans les versions non-censurées).
Puis, dès les années 1930 de nombreuses personnalités juives ont décrit le nazisme comme Amalek, dont le Rav H'aim Soloveitchik (H'amesh Drashot, Kol Dodi Dofek, n. 23 ; Nefesh HaRav (Schechter), p. 87 ; Mishpat Melouh'a (Guershouni), sur hil. Melah'im, ibid. ; en témoigne aussi le Rav H'aim Ozer Katz).
Ce serait également l'avis du rav H'aim Ozer Grodzhinsky, selon le témoignage du Rav Gustman (rapporté dans Lifnei Iver du Rav Ackman et dans la revue Or Israël, n°27, Nissan, 5762).
Toutefois cet avis a été lourdement remis en question, notamment par le petit-fils de Rav H'aim Soloveitchik lui-même, Rav Berel, le fils du Velveler (le Rav Itzh'ak Ze'ev Soloveitchik) qui écrit (Kovetz Yeshouroun, fol. n°8, Nissan 5761, p. 378) qu'on ne peut définir halah'iquement un descendant d'Amalek que si on a la liste exacte de ses ancêtres et qu'une telle affirmation ne fait que peu de sens et n'est effectivement que de l'ordre du symbolique...
C'est également ce qu'écrit le Rav Ezra Batzri dans ses responsa.
Le Rav Itzh'ak Nissim (cité plus haut, resp. Yein HaTov, t. II, §2-5) écrit ni plus, ni moins de quatre réponses aux propos de Rav H'aim de Brisk et il prouve qu'il n'y a aucun fondement à une telle thèse, quand bien même R' H'aim l'aurait énoncée.
De manière similaire, le neveu du H'azon Ish, le Rav Shlomo Shimshon Karelitz, qui fut Av Beit Din (président du tribunal rabbinique) de la ville de Petah' Tikva, écrivit :
"il est clair qu'il n'y a aucun sens aux propos attribués au Rav H'aim de Brisk et c'est évident que ce n'est pas lui qui les a énoncés".
C'est aussi ce qu'écrit le Rav Binyamin Zilber (resp. Az Nedaberou, II, §77) arguant qu'il est:
"interdit d'inventer une nouvelle Torah, contraire à notre tradition".
C'est également l'avis de mon maître le Rav Nah'oum Eliezer Rabinovitch (resp. Meloumadei Milh'ama, p. 22-25) selon lequel le seul Amalek que l'on connaisse est celui décrit par la Torah, qui descend en ligne direct d'Elifaz et d'Essav et dont la lignée est claire et sans ambiguïté, tel que le décrit Maïmonide dans le Guide des Egarés (III, 50) et dans le Livre des Commandements (comm. pos. 188). Et depuis longtemps, ce Peuple n'existe plus.
Ainsi, selon lui, les propos de R' H'aim de Brisk ne font aucun sens, à un niveau halah'ique.
Selon lui, ils ont été énoncés pour donner espoir aux juifs martyrisés par les nazis, puisqu'on a l'assurance que Dieu nous sauvera d'Amalek.
Il ajoute encore dans sa réponse le témoignage d'un autre de mes maîtres, le Rav Itzh'ak Shilat, selon lequel le Rav Tzvi Yehouda Kook aurait dit que l'enseignement de R' H'aim n'est pas à prendre au premier degré et que de tels propos sont vraiment dérangeants.
Le Rav Itzh'ak Dadon (Rosh Devareh'a, p. 583) rapporte au nom du Rav Avraham Shapira qui fut grand-rabbin d'Israël et Rosh Yeshiva de Merkaz HaRav, que les propos attribués à R' H'aim de Brisk sont une erreur et qu'il n'ait pas pu croire qu'il ait dit pareille chose.
Il ajouta : "la Torah n'est pas faite de symboles et les commandements ne sont pas symboliques".
Pour lui, comme pour le Rav Rabinovitch, une telle opinion est absolument illégitime et a fortiori pour l'appliquer à d'autres peuples, tels les palestiniens, comme certains ont pu le suggérer durant ces dernières années...
Il n'y a donc aucun commandement, aujourd'hui, de tuer qui que ce soit (!), à cause du commandement de "détruire Amalek".
Surtout qu'il s'agit d'un commandement collectif (et non pas individuel) qui est donné selon la majorité des avis, dans le cadre de la conquête (tel que ce fut le cas à l'époque biblique) de la Terre d'Israël.
La chose semble tellement claire que des juifs entre eux n'hésitent pas à se qualifier de descendants d'Amalek !
Ainsi, le H'afetz H'aim aurait désigné ainsi les juifs communistes en Russie, et son disciple, le Rav Elh'anan Wasserman hy"d les juifs sionistes… (Omer Ani Ma'assai LaMeleh', §3, imprimé à la fin du Kovetz He'arot sur mass. Yevamot et id. §16 ; cité aussi dans Al HaGuéoula ve'al HaTemoura (Teitelbaum), §60).
Plus récemment, au début de l'été 2013, le Rav Shalom Cohen, rosh yeshiva de la Yeshivat Porat Yossef, avait dit que tous les juifs portant une kippa brodée étaient des descendants d'Amalek, pour finalement s'excuser et dire que seuls les dirigeants du parti politique israélien "HaBayit HaYéhoudi" et leurs adhérents l'étaient…
Vous comprenez bien que de dire que quelqu'un est descendant d'Amalek ne veut plus rien dire si ce n'est une sorte insulte, bien maladroite, pour marquer un désaccord profond.
A tel point, que cela a même souvent été repris par des chrétiens.
Ainsi, le Pape Urbain II disait aux Croisés (dans son appel à la Croisade en 1095, tel qu'il figure dans la version de Baudri de Dol) qu'il était lui-même Moïse (!) et que les juifs et les musulmans étaient Amalek !
Martin Luther, instigateur de la réforme protestante et grand antisémite devant l'Eternel, déclara que les juifs ayant lutté contre Jésus (!), étaient Amalek…
Dans un sermon de 1703, le puritain C. Mather, traitait les indiens d'Amérique d'Amalek, (Magnalia Christi Americana, rapporté dans l'extrait intitulé "The Life and Death of Master Thomas Hooker - By Cotton Mather (1663–1728)" dans l'anthologie en 11 volumes (1891), de Stedman et Hutchinson (éd.), A Library of American Literature, vol. I–II: Colonial Literature, 1607–1764), c'est dire !
etc. etc.