Daf haYomi - Zevah'im 53a
*Les tentures du Tabernacle dans la Mishna ?*
La Mishna (Zevah'im 53a) enseigne que les prêtres mangeaient la chair du sacrifice expiatoire « à l’intérieur des tentures »
לפנים מן הקלעים
Ces tentures entouraient la cour du Tabernacle dans le désert.
Mais une question surgit : pourquoi la Mishna, qui parle habituellement du Temple de Jérusalem, mentionne-t-elle un élément propre au Tabernacle, disparu depuis longtemps ? (H'idoushei ha-Gri"z, Zevahim 53a).
Le Velveler de Brisk, citant une tradition du Gaon de Vilna, explique ce mystère à partir d’une ancienne remarque du Beit Yossef (OH 50) au nom du Ra'ah.
Chaque matin, avant la prière, après les korbanot, nous récitons ce chapitre de Mishna « Eizehou Mekoman » – « Où se trouvait l’emplacement des sacrifices ? ».
Pourquoi ce texte précisément, et pas un autre ?
Parce que, dit-on, il ne contient aucune controverse entre les Sages.
C’est un chapitre d’une pure clarté, une tradition reçue sans variation, transmise mot pour mot depuis Moïse au Sinaï.
Ainsi, lorsqu’il parle des « tentures », c’est qu’il reprend textuellement les mots prononcés à l’époque où le Tabernacle se dressait encore dans le désert. Ce chapitre est donc un écho direct de la révélation, une trace intacte de la Parole originelle.
Le Ari zal (Rabbi Isaac Louria) ajoute une dimension spirituelle :
« On récite ce chapitre parce qu’il est le seul, dans toute la Mishna, exempt de controverse. Il représente la halakha tranchée, la parole claire et unifiée. Et puisque la prière élève l’âme dans les mondes supérieurs, il faut pour cela la paix et non la dispute. C’est pourquoi nos Sages ont choisi ce chapitre, symbole d’unité et de sérénité. »
(Sha'ar haKawanot, Droush 3)
Mais certains maîtres ont soulevé une difficulté : à la fin du traité Zevah'im, dans le Daf d'aujourd'hui (56b) une divergence semble pourtant exister entre Rabbi Elazar ben Azaria et Rabbi Akiva au sujet du temps permis pour consommer le sacrifice pascal !
Comment peut-on alors affirmer qu’il n’y a aucune controverse dans ce chapitre ?
La réponse que propose notre ami le Rav Nathan Kotler est lumineuse.
Oui, il existe un désaccord, mais il est d’une autre nature.
Rabbi Akiva, loin d’opposer sa pensée à celle de Rabbi Elazar ben Azaria, commence par méditer ses paroles, cherchant à comprendre le sens profond de son raisonnement.
C’est la même attitude que celle de Beit Hillel, dont le Talmud dit qu’ils enseignaient leurs propos et ceux de Beit Shammaï, par respect et par amour de la vérité (Eirouvin 13a).
Le désaccord ici n’est pas une lutte d’ego, mais une rencontre entre deux intelligences sincères, un dialogue où la recherche de Dieu prime sur la victoire personnelle.
Et le respect est réciproque : Rabbi Elazar ben Azaria lui-même honorait la position de Rabbi Akiva.
La Haggadah de Pessa’h rapporte qu’ils étaient réunis à Bné Brak, la ville de Rabbi Akiva, et qu’ils racontèrent la sortie d’Égypte toute la nuit.
Le Steipler s’étonne : selon Rabbi Elazar ben Azaria, la mitsva de raconter l’Exode ne dure que jusqu’à minuit – alors pourquoi veilla-t-il jusqu’à l’aube ?
Il répond : parce qu’à Bné Brak, il se conforma à l’opinion de Rabbi Akiva, par respect pour son hôte et pour la communauté locale. Un désaccord, certes, mais vécu dans l’humilité et la reconnaissance de l’autre.
Le chapitre de la paix
Le Ari zal avait raison : Eizehou Mekoman est le chapitre de la paix.
Même lorsqu’il contient un désaccord, celui-ci est empreint d’écoute, de respect et de fraternité.
En le récitant chaque matin, nous ne faisons pas que rappeler les lois des sacrifices ; nous nous rappelons aussi comment penser autrement sans nous diviser, comment demeurer en désaccord sans rompre le lien.
C’est cela, la véritable halakha pesouka — non seulement une loi tranchée, mais une parole qui ne tranche pas les cœurs.
Un chapitre qui nous enseigne que la présence divine ne réside pas seulement là où tout le monde est d’accord, mais surtout là où l’on sait se disputer dans la paix et s’aimer malgré les différences.