Rav Elikan
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Article30 septembre 20252412 mots

Daf haYomi - Zevah'im 16

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Daf haYomi - Zevah'im 16

Il existe une interdiction qui s’applique aux prêtres (cohanim) : se rendre impur par le contact avec l’impureté - ce que l’on lit dans la parasha Emor (Lévitique 21, 1) - c’est-à-dire par l’impureté provenant de la mort, soit à la suite d’un contact direct avec un cadavre, soit même par une simple proximité.

Les kabbalistes expliquent que c'est une prescription stricte qui découle de la spécificité du peuple d’Israël, un peuple entièrement dévoué à la vie, fidèle à son Dieu, le Dieu vivant.

C’est pourquoi la Torah définit la vocation future du peuple, dès sa formation en tant que nation lors de la sortie d’Égypte :

« Vous serez pour moi un royaume de prêtres et une nation sainte »

(Exode 19, 6).

Il existe dans l’élan intérieur vers la vie une dimension qui exige de se séparer de la mort, laquelle mine les forces vitales.

(voir Ein Aya, Berakhot, I §24 - commentaire en Berakhot 5a).

Cette idée peut nous sembler étonnante.

Le langage du service au Temple paraît lointain et déconnecté pour beaucoup d’entre nous. Le Rambam a écrit à ce sujet dans le Guide des égarés (III, 32) :

« … Il n’est pas possible, selon la nature humaine, qu’une personne abandonne tout ce à quoi elle est habituée d’un seul coup… C’est pourquoi la Sagesse divine, qui gouverne tout ce qui existe, n’a pas prescrit l’abandon immédiat de toutes ces formes de culte [comme l’offrande d’animaux ou l’encens] pour les délaisser et les abolir. Car cela aurait été, à l’époque, aussi impossible à accepter pour la nature humaine — toujours attachée à ses habitudes — que si, de nos jours, un prophète se levait et disait : “Voici, Dieu vous a ordonné de ne pas prier, de ne pas jeûner, de ne pas implorer son aide dans la détresse, et que votre culte se limite uniquement à la pensée, sans aucun acte” ».

La perspective historiosophique du Rambam, ici comme ailleurs, est celle d’un développement progressif et d’un raffinement de la conscience humaine au fil des générations. Ici, il laisse même entrevoir une époque future où le culte de Dieu se fera « par la pensée, sans aucun acte ».

À l’inverse, de nombreux penseurs juifs médiévaux voyaient dans le service du Temple le cadre ultime de la proximité de l’homme avec la Présence divine (Shekhina).

Sans entrer dans toute la complexité de cette discussion, nous partons de l’idée que, malgré la difficulté à comprendre le sens de certaines pratiques du Temple, au cœur même de la conscience de nos ancêtres, lorsqu’ils venaient « voir et être vus » dans le sanctuaire, se trouvait une vitalité existentielle qui peut se traduire dans les termes mêmes de notre rapport à Dieu aujourd’hui.

« L'aspersion du sang » (zerikat hadam) était peut-être l’acte le plus important dans le processus de l’offrande sacrificielle.

Elle se faisait après l’abattage : « le sang de la vie » (le premier sang qui s’écoulait de l’endroit de l’abattage, marquant la perte de la vie) était recueilli dans un récipient spécial par un prêtre.

Celui-ci s’approchait ensuite de l’autel et aspergeait le sang sur les coins de l’autel, sur ses parois ou à sa base - selon le type de sacrifice.

Le sang du sacrifice, porteur de la vitalité de l’animal, symbolisait la vie de son propriétaire.

L’aspersion du sang constituait l’essentiel de l’expiation du propriétaire, qu’il s’agisse d’un individu ou de la collectivité, même lorsque l’offrande n’était pas explicitement destinée à réparer une faute particulière.

Toute approche de la Présence Divine, tout sacrifice, impliquait par nature une dimension d’expiation, car l’homme est guidé par ses instincts et n’est pas toujours conscient de ses actes ou de ses motivations.

La Mishna qui ouvre le deuxième chapitre de notre traité énumère les personnes invalides pour accomplir l’acte de réception du sang :

« Tous les sacrifices dont le sang a été recueilli par un étranger (non-prêtre), par un endeuillé (dont un proche est mort mais pas encore enterré), par un "purifié du jour" (tevoul yom, celui qui s’est purifié mais dont la purification n’est pas encore complète), par quelqu’un sans les vêtements sacerdotaux, par celui qui n’a pas encore apporté son sacrifice expiatoire, par celui qui n’a pas lavé ses mains et ses pieds, par un incirconcis ('arel), par un impur, par quelqu’un assis, par quelqu’un debout sur un récipient, sur un animal, ou sur les pieds de son prochain — tous ceux-là rendent le sang impropre à l’offrande sur l’autel. »

Pour beaucoup d’entre nous, cette Mishna pourrait aussi bien être écrite en chinois...!

Mais une lecture existentielle des lois qu’elle exprime révèle des enseignements pertinents aussi pour notre vie aujourd’hui.

En effet, à partir de cette liste, la Guemara élabore une phénoménologie de l’homme qui s’approche de la Présence Divine, structurée autour de quatre dimensions :

- la consommation de la dîme (maasser sheni),

- la consommation de la terouma par le prêtre,

- le service des sacrifices lui-même,

- et la tenue de l’homme « debout devant Dieu » dans le Temple.

Le prêtre représentait le peuple chaque jour dans le service du Temple, permettant aux autres de pourvoir à leur subsistance sans devoir assumer en permanence cette responsabilité.

C’est pour cette raison que le prêtre ne reçoit pas d’héritage foncier, base d’une subsistance stable.

La consommation de la terouma symbolisait cette répartition nationale des rôles. Un prêtre qui était impur d’une impureté grave (comme le flux ou la lèpre), même s’il s’était déjà immergé pour sa purification, ne pouvait pas encore manger de la terouma tant que le soleil n’avait pas couché.

Mais s’il avait déjà vu le coucher du soleil, bien qu’il n’ait pas encore apporté son sacrifice expiatoire, il pouvait consommer la terouma.

Cette loi reflète et éclaire l’un des fondements de la prêtrise : elle est un statut particulier, acquis indépendamment du choix individuel. Condition de l'existence, c'est un état qui est imposé, inné, d'une part.

D'autre part, les impuretés graves expriment la racine de la faute, située à la frontière entre conscience et inconscience.

Le flux et la lèpre sont des impuretés qui apparaissent à travers des phénomènes physiques involontaires ; mais leur apparition dans le corps reflète une corruption de la capacité de l’homme à maîtriser durablement ses pulsions égoïstes ou sexuelles, même sans acte défini de transgression.

L’immersion exige une prise de conscience et une préparation pratique précise : sans elle, il n’y a pas de purification.

En revanche, la « purification du jour », qui intervient automatiquement avec le coucher du soleil, transforme le statut de la personne à l’égard du sacré sans aucune intervention active de sa part, ni psychologique ni physique.

Le fait que celui qui a déjà immergé mais dont le soleil n’a pas encore couché (tevoul yom) soit encore inapte à manger la terouma, malgré son immersion volontaire, montre que ce droit ne dépend pas uniquement de l’effort conscient de l’homme.

Seule l’intégration de l’être du purifié dans le cycle cosmique du jour et de la nuit complète le processus de purification.

Tel est le fondement de la prêtrise. Union entre Ciel et terre.

Au-delà du droit de consommer la terouma, le prêtre avait le droit d’offrir un sacrifice et de se tourner vers la Présence divine.

La Guemara évoque à ce propos différentes époques de l’histoire d’Israël, à l’époque du premier Temple.

Tant qu’il n’existait pas de centre national pour le culte de Dieu, il était permis d’offrir la plupart des sacrifices sur des bamot (autels locaux, tribaux ou familiaux, érigés en divers endroits).

On peut voir une certaine analogie entre cette situation et celle de notre époque : sans Temple, sans présence divine ayant un centre national, il n’y a pas de "service centralisé" exprimant la démarche du peuple dans son ensemble vers Dieu.

À la place, existent de nombreux « petits sanctuaires » dispersés dans les quartiers et communautés — depuis la « grande synagogue » jusqu’aux shtiebelah' du coins et aux petits minyanim pirates dans les parcs et les rues (surtout depuis le COVID-19...).

Le sacrifice offert sur une bama exprimait en fait le besoin existentiel de l’homme de se tourner vers Dieu, de vivre dans la dépendance à son égard, de se présenter devant Lui dans la supplication et la plénitude - mais sans lien avec un lieu particulier de Présence Divine.

Cela se reflète dans le fait que, selon la Guemara, il était permis d’y offrir le sacrifice en étant assis, contrairement au Temple lui-même, où le service devait se faire debout face à la Présence.

De manière encore plus surprenante, un « étranger », c’est-à-dire un personne "non-prêtre", pouvait offrir un sacrifice sur une bama !

On comprend alors que la distinction fondamentale entre prêtres, lévites et israélites ne réside pas dans la démarche individuelle vers Dieu, mais dans la fonction publique de service devant Lui au nom du peuple, dans le cadre d’un centre national et d’une répartition des rôles au sein de la nation, uniquement.

Néanmoins, même sur les bamot, le service était invalide si accompli par un prêtre impur ou en deuil (onen)!

Pourquoi ?

La proximité de la mort ne se contente pas d’éloigner l’homme de la Présence divine - source de toute vie et vitalité dans le monde - elle l’éloigne aussi de la possibilité même de servir Dieu.

Aujourd’hui encore, l’endeuillé est dispensé des mitsvot, notamment parce que son âme remplie de douleur l’éloigne de l’espace vital qui constitue la base de l’approche du Créateur.

Le rav Soloveitchik (dans son livre Min haSe'ara), tout comme dans la modèle d'Elisabeth Kobler-Ross, explique cela comme étant lié au premier stade de deuil : le rejet et la colère.

De même, l’impur - du temps où les lois de pureté et d’impureté étaient effectives - ressentait son existence comme projetée dans l’ombre de la décomposition de son corps.

À l’intérieur même du Temple, la Guemara propose encore une distinction supplémentaire, en écho à la liste de la Mishna.

Un prêtre dont le mort est encore devant lui (onen) ne peut pas officier, tout comme sur une bama.

Mais le grand prêtre, même dans son état d’endeuillé, continue de « se tenir devant Dieu pour Le servir ».

Car en accédant à la fonction de grand prêtre, l’homme cesse d’être un simple individu privé et devient l’incarnation de l’universalité de la nation qui se tient devant Dieu !

Rav Samson Raphaël Hirsch écrit (comm. sur Lévitique 21, 10) que si la nouvelle de la mort lui parvient pendant son service, il lui est interdit d’abandonner son office, et s’il le fait, il le profane !

Il explique que pour un individu ordinaire, il y a une opposition totale entre le service du Temple, qui exprime la joie de la vie, et l’état d’endeuillé, lié à la mort.

C’est pourquoi il est interdit d’offrir un sacrifice pour un endeuillé, même si celui-ci n’est pas présent au Temple.

Le grand prêtre, en revanche, n’est pas une personne privée ordinaire.

Le grand Sanhédrin de soixante-et-onze membres, la plus haute représentation nationale, l’a oint avec l’huile d’onction et lui a conféré le droit de porter les vêtements du grand sacerdoce.

Dès lors, il incarne l’idéal moral suprême, à réaliser par l’ensemble d’Israël.

Ses affaires personnelles, il les considère désormais du point de vue de l’idéal national.

Or l’idée de la nation ne connaît pas la mort :

« La collectivité ne meurt pas »

(TB Temoura 15b).

Et le grand prêtre, porteur de cette personnalité universelle, rejette tout sentiment privé perturbateur.

Il y a une nationalisation - quasi fasciste, dans le sens historique-idéologique du terme - de l'individu qu'est le Grand Prêtre ; il devient symbole national et on lui efface, quasiment, toute son humanité.

On comprend mieux dès lors le séder haAvoda de Yom Kippour et la place que le Grand Prêtre y occupe. Il symbolise le Peuple entier.

L’essentiel est que le Dieu qu’il sert dans Son Temple, ce Nom Divin inscrit sur son front, l’élève au sommet des pensées et des émotions, vers l'abstrait, mais dans la concrétude et la pleine conscience du travail au Temple !

À Sa lumière, toute existence, dans ses changements, devient un chemin de vie, une allégresse éternelle en Dieu.

Ce n’est pas un chemin qui mène du berceau à la tombe, de l’être au néant - mais une voie qui va de vie en vie, d’un monde à l’autre.

L’avenir recèle un bien immense, et cette confiance optimiste en Israël et en l’humanité entière est ce que le grand prêtre exprime par ses démarches, ses conduites et son mode de vie.

On pourrait finalement parler de « rythme intérieur » de toute cette sougya.

En effet, on peut dégager d’autres principes du service du Temple grâce à une règle herméneutique : chaque liste de la Mishna citée plus haut possède une structure interne qui fait partie de son enseignement.

Selon la version manuscrite de la Mishna, notamment, la série d’exemples de notre liste peut se diviser en "couples", par paires, de la manière suivante :

- étranger (zar) – endeuillé ;

- tevoul yom – sans vêtements sacerdotaux (meh'oussar begadim) ;

- sans sacrifice expiatoire (meh'oussar kappara) – n’ayant pas lavé mains et pieds ;

- incirconcis ('arel) – impur (tamé) ;

- assis – debout.

Le premier "couple", à savoir l’étranger et l’endeuillé, décrit des situations totalement hors du contrôle de l’homme.

C’est une condition qui est imposée à l'homme par un événement extérieur : on naît prêtre, lévite ou israélite ; on devient endeuillé du fait de la mort d’un proche. Condition de la vie, de cette modalité d'être au monde.

Le dernier "couple" - l’homme assis dans le Temple ou qui s’y tient d’une manière inconvenante face à la personne debout - décrit en revanche des actes délibérés du serviteur, exprimant une attitude de négligence et de détachement de la concentration requise dans le service, et de l’obligation d’être présent dans le lieu de la Présence par le contact physique de ses pieds avec le sol du sanctuaire.

Dans ce cadre, le fait de placer l’« étranger » au début de la liste met en relief un mouvement progressif, au fil des exemples de la Mishna, de l’extérieur vers l’intérieur :

➡️ depuis le statut de l’officiant, défini par des événements hors de son contrôle,

jusqu’aux attitudes qui dépendent de son intériorité.

L’ordre des trois couples intermédiaires suit également cette progression, ואכמ"ל.

Bonne journée.