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Article28 décembre 20251635 mots

Daf HaYomi - Zevahim 105a

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Zevahim 105a - Laver son linge sale en public ou comment la réparation d’un échec public doit se faire publiquement

Les taureaux brûlés (parim hanisrafim) et les boucs brûlés (se'irim hanisrafim) sont des sacrifices communautaires, ou bien le sacrifice expiatoire du Grand Prêtre. Ils sont brûlés précisément à l’extérieur de la ville, dans un lieu ouvert.

En revanche, lorsque d’autres sacrifices deviennent impropres (kodashim sheNifselou), ils sont brûlés à l’intérieur de l’enceinte du Temple, dans la 'Azara.

La combustion des taureaux et des boucs fait partie intégrante de leur offrande en tant que sacrifice expiatoire : elle exprime l’éradication du péché hors du monde (cf. Rashi sur Vayikra 4,12 - le fait de brûler hors du camp exprime la gravité et la portée collective de la faute et comp. avec Rambam, Guide des Égarés III, 46 où le caractère public de certains rites vise une pédagogie morale et collective).

À l’inverse, la combustion des sacrifices invalidés constitue une réparation ponctuelle d’une faute individuelle, survenue dans le cadre d’un sacrifice particulier.

La différence de lieu entre ces deux types de combustion nous enseigne un principe fondamental concernant la publicité des fautes :

La faute de l’individu reste à l’intérieur* : lorsqu’un particulier se trompe dans son sacrifice, il en assume la correction dans l’espace intérieur. La société n’a ni à en être informée ni à en supporter les conséquences.

La faute du dirigeant ou du collectif est brûlée à l’extérieur* : le « taureau du prêtre oint » (par kohen mashiah') ou le « taureau de l’erreur collective » (par he'elem davar shel tsibbour) sont brûlés hors de Jérusalem, en pleine visibilité (cf. encore Horayot 3b–4a concernant le par he'elem davar shel tsibbour comme réparation d’une erreur collective des dirigeants).

Plus un homme occupe une position élevée - Grand Prêtre ou représentant du public - moins ses erreurs relèvent de la sphère privée (cf. encore Yoma 68a concernant la description du rôle public du sacrifice expiatoire lié au Grand Prêtre et au peuple).

Le dirigeant est tenu à la transparence.

Lorsqu’un dysfonctionnement apparaît dans la direction, on le « brûle dehors », aux yeux de tous.

La responsabilité publique ne connaît pas de « pièce intérieure à l’intérieur d’une pièce ».

L’échec du dirigeant, ou celui du collectif, appartient à tous — et sa réparation doit nécessairement être publique et visible.

- Pourquoi ?

Lorsqu’un individu se trompe, la Torah lui permet de réparer « à l’intérieur ». Psychologiquement, cela correspond à ce que la psychologie sociale appelle une régulation intra-personnelle - l’erreur est intégrée, reconnue, corrigée sans exposition publique inutile.

Une faute privée exposée sans nécessité produit souvent :

- honte paralysante,

- stigmatisation,

- rupture du lien social.

La Torah protège l’individu : tout n’a pas vocation à devenir public.

« Heureux celui dont la faute est couverte » (Psaumes 32,1).

De ce verset, la Guemara rapporte au nom de Rav Kahana (TB Berah'ot 34b) qui quiconque expose ses fautes publiquement « est *impudent* à mes yeux, car il est écrit : "Heureux celui dont la faute est portée, dont le péché est couvert" (Psaumes 32,1) ».

חַצִּיף עָלַי מַאן דִּמְפָרֵשׁ חֶטְאֵיהּ, שֶׁנֶּאֱמַר: "אַשְׁרֵי נְשׂוּי פֶּשַׁע כְּסוּי חֲטָאָה".

La faute, lorsqu’elle concerne la relation entre l’homme et Dieu, appelle le retrait plutôt que l’exposition. Et raconter ce qui ne doit pas l'être relève de la h'outzpa.

Rashi explique (sur Yoma 86b) que dissimuler le péché relève du respect dû à l’honneur divin - plus une faute est rendue visible, plus la crainte de Dieu s’affaiblit dans le regard de ceux qui l’observent, et plus Son honneur se trouve diminué.

Là où la faute demeure cachée, la profanation du Nom serait moindre.

C’est d'ailleurs dans ce sens que tranche le Rambam (Hil. Teshouva, chap. 2) - révéler ses fautes à autrui est une forme d’impudence ; la teshouva véritable se faisant devant Dieu seul, dans l’aveu et le retour intérieur.

A l'heure de la "toute transparence", cela sonne différent du "bon-ton" commun.

Byung-Chul Han, professeur de philosophie à l’Université des arts de Berlin, dans son livre "La société de transparence" (paru en 2012, traduit et publié chez PUF en 2017) s’emploie à cerner notre « société de transparence » en neuf courts chapitres : société positive, société d’exposition, société d’évidence (du latin videre, voir), société pornographique (au sens où tout est livré au regard), société d’accélération, société de l’intime (en repartant du travail de Richard Sennett), société de l’information, société de dévoilement (en repartant de Rousseau), société de contrôle.

Le point commun - la volonté d'effacer le "jardin secret" qui permet l'individuation.

Pour lui, on ne saurait en effet réduire la transparence aux questions de corruption et d’information.

Cette notion a partie liée au « lisse » et au nivellement, à l’absence de toute négativité (aspects développés dans ses ouvrages précédents). Ainsi, les actes seraient transparents lorsqu’ils deviennent « calculables, guidables et contrôlables » et les choses lorsqu’elles perdent toute singularité.

À cette aune, la société de transparence serait « un enfer de l’identique »... car l’argent rendrait « tout appariable avec tout » et « abolit toute incommensurabilité ».

De même, « le capitalisme accentue la pornographisation de la société en exposant tout sous forme de marchandise et en la livrant à l’hypervisibilité »...

L’enfer résiderait aussi dans une forme particulièrement efficace de contrôle, permise par les nouvelles technologies alliées à une « surex-position » consentie et voulue des individus.

Le panoptique imaginé par Jeremy Bentham à la fin du XVIIIe siècle serait en ce sens dépassé - la société de contrôle se parachevant dans un « panoptique digital » où chacun serait sous le regard de tous...

A l'aune de cette critique, on peut mieux comprendre la halah'a affirmant que les fautes individuelles se résolvent "à l'intérieur du Temple", de manière voilée.

On notera cependant que la Guemara introduit une exception décisive : un individu ayant fauté par idolâtrie, même involontairement, doit apporter au Temple un sacrifice de chèvre (se'ira) - un signe sans équivoque de la faute commise (Sota 32b).

Or, en amenant ce sacrifice, les gens au Temple sauront qu'il a fauté pour de l'idolâtrie, car il n'y a aucun autre sacrifice qui requiert une chèvre.

Le Talmud dit que cette exposition n’est pas accidentelle - pour une faute d’une telle gravité, Dieu aurait voulu que la honte accompagne la réparation, car la honte elle-même devient chemin d’expiation.

Malgré tout, le Sha'arei Teshouva (§607) affirme au nom du resp. Panim Méïrot que même si une faute doit être rendue publique, comme celle de l’idolâtrie, il faut éviter de le faire devant une large assemblée - une communauté locale étant suffisant à cela.

Ce principe apparaît encore dans la Mishna (Meguila 25b) où il est enseigné que certains passages de la Torah n’étaient pas traduits publiquement, afin de ne pas faire honte à la personne dont la faute est mentionnée (par exemple certaines fautes individuelles, comme celle d’Amnon (fils de David), alors que celui-ci n'avait pas (encore) de rôle public officiel, ne sont pas traduites publiquement afin de préserver l’honneur des personnes concernées, ici - le roi David).

Mais l’épisode du Veau d'or est lu et traduit devant tous ; en effet, bien que cette lecture couvre Israël de honte, la Guemara explique que cette humiliation est précisément ce qui permet l’expiation de la faute.

Mais dans ce cas, pourquoi la faute du dirigeant est expiée "publiquement", à l'extérieur ?

Le Maharal de Prague (Netivot Olam, Netiv HaDin) explique que la faute du dirigeant n’est jamais strictement individuelle, car il incarne la structure collective ; la faute du leader serait donc un fait social.

Ainsi, lorsque la faute concerne le Grand Prêtre ou le public, le sacrifice est brûlé hors de Jérusalem, aux yeux de tous.

Pourquoi ?

Parce qu'un grand dirigeant, tout comme le public dans son intégralité, n’est jamais psychologiquement « privé ».

La psychologie sociale parle de rôle social (role theory) - le leader n’est pas seulement une personne, il est un symbole, un point de projection, un modèle implicite.

Ses erreurs produisent :

- imitation inconsciente (Bandura, Social learning),

- perte de confiance collective,

- désorganisation normative.

Une faute de leadership non reconnue devient une norme silencieuse !

La Torah impose donc une réparation visible, pour restaurer la confiance.

Les recherches en psychologie sociale montrent que :

- une reconnaissance publique de l’erreur par un leader

- réduit la colère collective,

- restaure la légitimité,

- renforce la cohésion sociale (Tyler, Procedural Justice).

La combustion « dehors » serait donc moins punitive qu'elle n'est thérapeutique pour le groupe.

La Guemara nous apprend ici un enseignement radical : pour la responsabilité publique, il n’existe pas de for, de "pièce intérieure".

En psychologie sociale, on parle de responsabilité diffuse - lorsqu’un leader cache une faute, le groupe entier en porte inconsciemment le poids — anxiété, cynisme, désengagement. En exigeant que l’erreur soit externalisée, nommée et traitée dehors, devant tous, la Torah refuserait ce mécanisme.

Enfin, ce sacrifice public à l'extérieur transforme l’échec en enseignement. Bandura, par exemple, montre que l’apprentissage social passe autant par l’observation de la réussite que par l’observation de la réparation après l’échec.

Un leader qui reconnaît publiquement sa faute enseignerait :

- la responsabilité,

- la possibilité de réparer,

- la distinction entre autorité et infaillibilité.

En bref, la Torah ne nous demande pas des dirigeants parfaits, mais des dirigeants visibles dans leur responsabilité.

Ce qui concerne l’individu se répare à l’intérieur - et il y a un réel travail à faire, dans la pudeur.

Ce qui concerne le collectif se répare à l’extérieur. Et c’est peut-être cela la sainteté du leadership dans la Torah, non pas l’absence de faute, mais le courage de la brûler dehors - quand c'est nécessaire, uniquement - pour que le peuple puisse, à nouveau, avancer ensemble.