Pekoudei - un drôle de crochet..
*1. Introduction - définition du mot "Pekoudei"*
Dans notre parasha nous lisons le décompte et l'application des ustensiles du Mishkan.
En effet, dans la parasha de Pekoudei, il est dit que le complément (מילוי) est organisé en parallèle à la parasha de Vayakhel. En effet, dans Vayakhel, il est mentionné la fabrication de l’Arche, tandis que dans Pekoudei, il est écrit : "Il plaça le témoignage dans l’Arche".
Dans Vayakhel, il est question de la fabrication de la Table, alors que dans Pekoudei, il est écrit : "Il y disposa l’arrangement des pains".
Dans Vayakhel, il est question de la fabrication de la Ménorah, tandis que dans Pekoudei, il est écrit : "Il fit monter les lampes".
Dans Vayakhel, il est mentionné la fabrication de l’autel d’or, et dans Pekoudei, il est écrit : "Il y fit brûler l’encens".
Dans Vayakhel, il est mentionné l’autel des holocaustes, et dans Pekoudei, il est écrit : "Il y fit monter l’holocauste".
Dans Vayakhel, il est question de la fabrication du kiyor (le bassin d’ablution), tandis que dans Pekoudei, il est écrit : "Il y mit de l’eau pour s’y laver".
C’est cela le sens du mot Pekoudei (פקודי), qui exprime le fait que ce qui était manquant et compté (נפקד ונחסר) a été complété et rempli dans ces ustensiles qui avaient été énumérés. Lifkod signifie donc le passage d'un état en puissance, potentiel, à un état actif.
Dans cette optique, j'aimerais m'attarder sur la signification des Vavim du Mishkan, ces crochets métalliques qui maintenaient les piliers du sanctuaire.
Leur rôle apparemment secondaire rapporté dans notre parasha cacherait en réalité une profonde symbolique reliant la transition entre miracles et ordre naturel, la structure du Mishkan et les dynamiques de la Torah et de la rédemption. Passage du potentiel à l'action.
*2. Le passage du miracle au naturel*
Le Midrash (Tanhouma, Pekoudei §7) relate que Moshé, en réalisant l’inventaire des matériaux du Mishkan, ne retrouvait pas 1 775 sicles d'argent.
Pris de panique, il craignit d’être accusé de détournement, jusqu’à ce que Dieu l’éclaire : cette somme avait été utilisée pour fabriquer les Vavim.
Le Midrash continue en disant que pour Yehoshoua les vavim étaient nécessaires et lui, les aurait vu de suite.
Cet oubli n’était pas anodin semble dire le Midrash: il symboliserait la difficulté d’accepter la transition d’un monde régi par des miracles évidents (comme à l’époque de Moshé) à un monde où la Providence divine est plus voilée (comme sous Yéhoshoua).
Ce changement reflète aussi une différence fondamentale entre Moshé et Yéhoshoua.
Moshé, totalement dévoué à Israël, ne possédait aucun intérêt personnel dans son leadership.
Il déclara :
« Efface-moi de Ton livre si Tu ne pardonnes pas leur faute » (Shemot 32,32)
et
« Je n’ai jamais pris un âne à eux » (Bamidbar 16,15).
Son rôle, associé aux miracles éclatants, était d’élever Israël à un niveau où la Présence divine était tangible.
À l’inverse, Yéhoshoua, bien qu’élève exemplaire de Moshé, manifesta, ne serait-ce qu’un instant, une légère considération personnelle.
Le Midrash (Bamidbar Rabba 22,6) rapporte qu’avant de conquérir Canaan, il se dit :
« Si je les anéantis immédiatement, je mourrai aussitôt après, comme Moshé. Mieux vaut retarder la conquête... » (Yéhoshoua 11,18). Dieu lui répondit : « Puisque tu as agi ainsi, Je raccourcirai ta vie de dix ans. »
Ce changement entraîna une modification dans la Providence divine : les miracles devinrent moins manifestes, et Israël devait désormais s’appuyer sur des moyens naturels - d’où l’importance des vavim.
Le Ramban (Shemot 13,16) et après lui le Netziv de Volozhin (HaAmek Davar, intro. au livre de Bamidbar) expliquent que la sortie d’Égypte était une période de miracles visibles, tandis que l’entrée en Eretz Israël marquait une transition vers une gouvernance divine plus discrète, intégrée dans l’ordre naturel.
Les Vavim du Mishkan symbolisent cette transition : sous Moshé, tout tenait miraculeusement (cf. Sotah 35a « l’Arche de l’Alliance portait ceux qui la portaient ») - les objets du Mishkan ne suivaient pas les lois physiques ordinaires, ils étaient soutenus par une force divine ; pourtant, le Mishkan nécessitait des vavim pour maintenir les rideaux et tentures.
N'auraient-ils pas dû tenir miraculeusement ?
Le Midrash dit que c'était pour Yéhoshoua, en effet, à l’époque de Yéhoshoua, ces crochets devinrent nécessaires.
Cette idée se retrouve dans le Talmud (Berah'ot 20a) où il est rapporté qu’à l’époque de Rabbi Pinh'as ben Yaïr, les miracles se faisaient plus rares, car la Providence divine se manifestait désormais sous des formes plus voilées.
Les vavim incarneraient donc ce passage, selon le Midrash.
*3. Structure du Mishkan et Unité spirituelle*
Les Vavim, au-delà de leur rôle architectural, sont également liés à la Torah et à la prière, bref, symbolisent notre lien à Dieu.
Le Ba'al HaTourim note que les cent bases (kikar) du Mishkan correspondent aux cent bénédictions quotidiennes.
Expliquons : le verset mentionne que cent talents d'argent ont été utilisés pour les bases du Mishkan, chaque talent représentant trois mille sicles (comme l'expliquent Rashi et Rashbam). Ainsi, cent talents équivalent à trois cent mille sicles, ce qui correspond aux six cent mille demi-sicles donnés par les Bnei Israël. Ces talents étaient précisément destinés aux bases du Mishkan, chaque base nécessitant un talent.
Rabbi Yaakov Ba'al HaTourim note alors que ces cent bases correspondent aux cent bénédictions que nous devons réciter chaque jour. Il établit ainsi un lien entre la structure du Mishkan et la prière quotidienne (Ba'al HaTourim sur Shemot 38,27).
Il s'ensuit que les 1'775 sicles qui sont en lien avec les Vavei ha'amoudim, les crochets des colonnes, comme dit, représentent aussi un lien au Divin.
Comment ?
En évoquant la structure du Sefer Torah !
De fait, selon le Rema (Yoreh De'ah 273,6), chaque parchemin du Sefer Torah commence par un Vav, sauf cinq exceptions (dont les premières lettres sont Beit, Yod, Heh, Shin, Mèm, Vav forment le terme - "BeYaH SheMO"), et on appelle cela dans la halah'a - vavei haAmoudim !
Le rav Shlomo Moshé Amar écrit (intro. à Kerem Shelomo) que ces cinq exceptions reflètent une dynamique mystique : Yaakov Avinou ayant également pris cinq Vav à Eliyahou Hanavi, les retenant comme garantie de la rédemption future.
Ainsi, ces cinq Vav apparaissent en plénitude dans son nom (יעקוב) qui figure ainsi cinq fois dans le Tanah' et manquent dans celui d’Eliyahou (אליה), cinq fois également.
D'où le rav Amar tire t'il cela ?
Rashi (Vayikra 26,42) rapporte l'explication de nos Sages selon laquelle Yaakov Avinou a pris ces cinq Vav à Eliyahou Hanavi en gage, l'obligeant à annoncer la rédemption avant de pouvoir les récupérer.
Ce lien entre le Vav et la délivrance apparaît également dans Shemot 8,19 : "ושמתי פדת בין עמי ובין עמך למחר יהיה האות הזה".
Rabbénou Bah'ya (ad loc.) souligne que le mot פדת (délivrance) y est écrit sans Vav, car cette rédemption n’était pas complète, Israël n’ayant pas encore reçu la Torah.
Cette absence de Vav symbolisant une connexion inachevée entre Dieu et Israël, connexion qui sera restaurée par la Torah elle-même.
Cette connexion entre Vav, Torah et délivrance se retrouve dans le Zohar (I, 24a), qui décrit la Torah comme le lien d’unité entre Israël et Dieu.
Le *Da'at Zekenim mi-Ba'alei ha-Tossafot* exprime ce lien via une tradition selon laquelle certains soupçonnaient Moshé d’avoir détourné 15'000 sicles !
Or, en recomptant les 15 Vav dans la structure du Mishkan, ils prouvèrent son innocence.
Il ajoute que ces 15 Vavim se retrouvent dans :
- les 15 bénédictions attribuées à Dieu d'Yishtabach ;
- les 15 Barouh' de Barouh' ShéAmar,
- et les 15 Vav de Emet VeYatziv,
renforçant leur lien avec la prière et la rédemption.
*4. Conclusion : Une clé pour la délivrance*
Dès lors on comprend que les Vavim du Mishkan sont bien plus que de simples crochets : ils incarnent le passage du miraculeux au naturel, la structure de la Torah, et la promesse de la rédemption et figurent même comme principe halah'ique régulateur dans la forme de l'écriture de Sifrei Torah.
Le Midrash (Tanhouma, Pekoudei) révèle ici leçon clé.
Moshé n’avait jamais soupçonné qu’un dirigeant puisse tirer profit de sa position. Pourtant, lorsqu’il entendit des murmures de suspicion, il fut contraint d’établir une reddition de comptes rigoureuse.
C'est là qu'il découvrit le secret des crochets, des vavei haAmoudim , de ce lien nécessaire, par l'ordre naturel, entre Dieu et les hommes.
Ce ne sera pas son leadership, parce qu'il vit dans un monde miraculeux.
Ce principe s’applique aussi aux générations suivantes.
Plus un leadership est guidé par des intérêts personnels, par un ordre naturel que l'on veut maîtriser, plus la Providence Divine devient cachée.
À l’inverse, lorsque le dévouement est absolu, qu'on s'efface pour laisse de la place à Dieu et au Peuple d'Israël, les miracles redeviennent possibles.
Nos générations connaissent une rareté de miracles évidents, mais cela ne signifie pas une absence d’intervention divine ! Comme le rappelle justement le Nefesh haH'ayim (I, 8), Dieu continue d’agir dans le monde, mais souvent à travers des moyens apparemment naturels.
Depuis 1948, on le voit sans arrêt, les miracles "naturels" s'ensuivent les uns après les autres, accomplissant des promesses prophétique vieilles de plus de 2'000 ans.
Nous prions pour que nos dirigeants s’inspirent de la pureté et désintérêt personnel de "l'homme Moshé" et que, grâce au mérite de ceux qui se dévouent pour Israël - qu’il s’agisse de Nos soldats ou des citoyens - nous puissions à nouveau voir l’émergence d’une ère de miracles dévoilés et clairs.
Puisse le mois de Nissan, mois des prodiges, nous apporter des signes de la délivrance à venir.
ואראנו נפלאות