Ki Tissa - Quelques réflexions étymologiques
Ki Tissa - Quelques réflexions étymologiques
1. *Kano - kezako ?*
וְעָשִׂ֜יתָ כִּיּ֥וֹר נְחֹ֛שֶׁת וְכַנּ֥וֹ נְחֹ֖שֶׁת לְרָחְצָ֑ה וְנָתַתָּ֣ אֹת֗וֹ בֵּֽין־אֹ֤הֶל מוֹעֵד֙ וּבֵ֣ין הַמִּזְבֵּ֔חַ וְנָתַתָּ֥ שָׁ֖מָּה מָֽיִם
"Tu feras une cuve (kior) en cuivre et son socle (vekhano) en cuivre..."
(Shemot 30, 18)
"Ken" (כן) - est traduit par "socle".
Onkelos utilise le terme "basis" - base :
וְתַעֲבֵיד כִּיוֹרָא דִנחָשָׁא וּבסִיסֵיהּ דִּנחָשָׁא לְקִדּוּשׁ...
La cuve avait un support sur lequel elle était posée.
Comme le réitère Rashi :
וכנו - כתרגומו: "בסיסיה", מושב מתוקן לכיור.
De la même racine que "ken", nous trouvons dans le Temple de Salomon dix " mekhonot " (מכונות) - des bases pour les cuves qu'il avait construites (Rois I 7,27 et 38).
En raison du nombre plus élevé de prêtres dans le Temple par rapport au Tabernacle, il était nécessaire d'avoir plusieurs cuves.
Cf. encore Ezra 3,3 - וַיָּכִינוּ הַמִּזְבֵּחַ עַל מְכוֹנֹתָיו...
2. _De la Bible à la Mishna_
Nous retrouvons également ce "radical", la racine de ce mot, dans le Second Temple comme raconté dans la Mishna :
"Ben Katin fit douze robinets pour la cuve, alors qu'elle n'en avait que deux. Il fit également une moukhni (מוכני) pour la cuve".
La moukhni était un dispositif semblable à une grue avec des roues, permettant de descendre la cuve dans les eaux souterraines la nuit et de la remonter le matin (1).
Ce terme dériverait aussi de ken, comme l'explique le commentaire Meleh'et Shelomo (sur Kélim 18,2) :
"Moukhni : c'est une roue, semblable aux roues de nos charrettes. Et comme la cuve était portée par celles-ci, *on l'appelait moukhni, en référence à (Exode 30) 'la cuve et son socle'.*"
3. *De base à cage*
Phénomène intéressant, dans le langage des Sages (Lashon H'azal), le mot מכונה (mekhona) désigne une cage pour les animaux et les oiseaux !
Ainsi, il est écrit (Mishnah Ohalot 8,1) :
"Un troupeau d'animaux purs et impurs, et des cages pour les bêtes sauvages et les oiseaux, et l'oiseau qui s’y était installé...".
Rabbi Ovadia de Bertinoro dans son commentaire sur cette Mishnah explique :
"Et des cages pour les bêtes sauvages et les oiseaux", il s’agit de nids pour les animaux et les oiseaux, comme dans l’expression "mekhon leshivtekha" ("le lieu préparé pour Ton trône", Exode 15,17)."
4. _Ex machina_
En hébreu moderne, le mot mekhona (מכונה, "machine") a reçu une nouvelle signification, influencée par la ressemblance phonétique avec le mot latin machina.
Provenant lui-même du terme grec μηχανή (mekhanè - qui signifie engin), dérivé de μῆχος, mễkhos - signifiant un moyen, un expédient, un remède. Ce terme serait apparenté à Μάγος, (Mágos - mède, mage), lié à might (« pouvoir ») en anglais, provenant également de l’indo-européen commun magh- - « pouvoir » (Julius Pokorny, Indogermanisches etymologisches Wörterbuch, 1959).
5. _Un phénomène courant_
Les "rénovateurs de la langue" (Eliezer Ben Yéhouda & co.) ont privilégié des mots qui ressemblent à des termes étrangers connus.
Ce phénomène est appelé Tashmou"tz (תַּשְׁמוּ"ץ) – Tirgoum shomer Mashmaout ouTzelilim - traduction conservant à la fois le sens et le son.
On trouve d'autres exemples similaires :
- Câble (kabel, כבל) – son sens a été élargi à partir de kvalim (כבלים, "entraves", "menottes") sous l'influence du mot étranger cable. Son origine proviendrait du bas latin capulum qui donne chable, cheable, chaable en ancien français, et cable, kable en picard, la forme normanno-picarde, majoritaire dans le vocabulaire maritime ayant définitivement évincé le francien "chable" au XVIIIe siècle. On notera cependant que certains étymologistes apparentaient capulum à l’hébreu חבל, khével (« corde »), donnant en araméen כבלא cabla (« corde, chaine »), puis en arabe حبل, habl (« corde »). Du coup, ce mot aurait fait un "aller-retour" de l'hébreu au bas latin et vice-versa.
- Glida (גלידה, "glace") – issu de la racine araméenne g-l-d (גל"ד), qui signifie "glace", avec une similitude phonétique avec l'italien gelato.
- Touriste (tayyar, תייר) – dans la Bible, il désigne une personne voyageant et explorant un lieu. Son sens moderne est proche de l'anglais tourist (provenant du français tour, déverbal du latin tornare (« tourner », « façonner au tour », « tourner ou rouler entre ses doigts »).
- Tag (tag, תג) – en araméen, il signifie "couronne". En écriture des sofrim (STaM), il désigne un petit signe au-dessus des lettres (une "couronne de la lettre"). Par extension, il désigne aujourd'hui une étiquette (comme price tag).
- Masque (massékha, מסכה) – dérivé de la racine n-s-k (נ-ס-כ), signifiant une statue coulée en métal, pas nécessairement en forme de tête. Dans la paracha, on trouve l'expression "le veau d'or" (עגל מסכה). La ressemblance sonore avec mask (masque) a facilité son usage pour désigner une couverture faciale.
- Géant / Génie (gaon, גאון) – à l'origine, cela signifie "grand et élevé", sans nécessairement désigner une personne (ex. gaon ha-Yarden, "le puissant courant du Jourdain"). Plus tard, il est devenu un titre pour un grand maître de la Torah, chef des académies talmudiques de Babylone. Par analogie avec le mot genius, il a pris le sens de "personne extrêmement intelligente". Ce terme vient du latin genius (« démon tutélaire qui préside à la conception » - Littré). Le mot apparait pour la première fois, en français, sous la plume de François Rabelais. Le sens de « art de fortifier, corps militaire chargé des fortifications » (comme génie civil ou mécanique etc.) serait dû à l'influence du terme ingénieur qui lui est apparenté. Ce terme a également été croisé avec l’arabe جِنَنٌ (jinanũ) ; esprit, démon, parler "d'entités magiques".
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(1) La moukhni (מוכני) était un réservoir d’eau spécial installé sur la cuve, dont la fonction était d’empêcher l’invalidation de l’eau pendant la nuit.
Le rôle de la cuve dans le Temple était de permettre aux prêtres (kohanim) de sanctifier leurs mains et leurs pieds avant le service du Temple. Cette cuve contenait une grande quantité d’eau destinée à des dizaines, voire des centaines de prêtres. Cela posait un problème halah'ique à la fin de la journée, lorsque le service des prêtres s’achevait : en effet, l’eau restante, qui avait été sanctifiée dans la cuve, risquait d’être invalidée par la nuit ( linah ). Autrement dit, selon la loi, si cette eau passait la nuit et atteignait l'aube, elle devenait invalide.
Cette règle s’applique à tout aliment ou boisson se trouvant dans un kli sharet (récipient sacré), qui devient ainsi impropre à l’usage sacré (cf. Rambam, hil. Ma'assei HaKorbanot chap. 2, hal. 12).
D’où la nécessité de trouver une solution pour éviter que l’eau ne soit invalidée et ne doive être jetée à terre.
C'est ainsi que Ben Katin, qui était grand prêtre à l’époque du Second Temple, mit en place la moukhni pour préserver la validité de l’eau.
La moukhni est mentionnée à plusieurs reprises dans le Talmud, notamment :
"Ben Katin fit une moukhni pour la cuve, afin que ses eaux ne soient pas invalidées par la nuit"
(Mishna en Yoma 37a. Voir aussi Mishnah Tamid 1,4 et 3,8 et Rambam (hil. Beit Habeh'ira chap. 3, hal. 18 et hil. Biat HaMikdash chap. 5, hal. 14).
Le Talmud (ibid.) emploie également cette expression : "galgala dehava mashka'a leih" (גלגלא דהוה משקעא ליה), et plusieurs explications ont été données quant à la signification de cette "roue" (galgala).
Certains expliquent :
"une roue permettant d’abaisser la cuve dans un puits, de sorte que son eau reste connectée à l’eau du puits"
(Rashi sur Yoma, id. s.v. moukhni).
En d'autres termes, une roue et une chaîne permettaient de descendre la cuve dans un réservoir d'eau.
Comme ce puits se trouvait dans la a'zarah (cour du Temple) et que l'eau de la cuve y restait reliée, l’eau n’était donc pas invalidée par la nuit (- de nombreux Rishonim, sur Yoma (ibid.) écrivent cela : le Ritva, Rabbénou Yehonathan de Lunel, Rabbi Yishayah de Trani, Rabbi Ovadia de Bertinoro, Ra'avad (hil. Beit Habeh'ira chap. 3, hal. 18), etc.).
D’autres expliquent que ce puits se trouvait juste à côté de la cuve (cf. Tossefot Yom Tov et Tifférèt Israël sur Yoma, qui l'ont illustré ainsi dans leurs dessins du Temple).
Certains pensent que la cuve était immergée dans le Bor HaGolah du Temple (Rabbénou H'ananel sur Erouvin 104a, Tossefot RY"D, Rosh sur Tamid 28b, Tossefot Yom Tov sur Middot 5,4 citant le Ra'aviah) ou immergée dans la _Mer de Salomon_ (Yam Shel Shelomo, vaste bassin du Premier Temple - Rabbénou H'ananel sur Yoma. Il y a cependant une difficulté, car la Mer de Salomon n’existait pas dans le Second Temple...).
Une autre opinion suggère que la moukhni était un chariot permettant de déplacer la cuve jusqu’au lieu où elle devait être immergée (Rabbénou Elyakim sur Yoma ; voir Rois I 7,27, qui décrit les bases roulantes pour les cuves construites par Salomon).
Une approche supplémentaire suggère encore que la moukhni était une sorte de pompe qui acheminait l’eau du puits vers la cuve, en insérant un tube creux dans un autre, comme un pinceau dans un tube, permettant de faire monter l’eau (voir Tossefot Yom Tov sur Yoma 3,10, citant le livre Kaf Nah'at).