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Article4 septembre 20251611 mots

Ki Tetzé - Du fil de lin et de laine au fil du texte : entre identité, universel et langage

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Du fil de lin et de laine au fil du texte : entre identité, universel et langage

Dans la parasha de cette semaine, Ki Tetzé, figure un interdit particulier de « mélange » où on interdit la mixité.

De quoi s'agit-il ?

L’interdit, tel qu'explicité dans la Torah, touche surtout le fait de mélanger le lin et la laine (Devarim 22,11) :

« Ne t'habille pas d'une étoffe mixte, mélangée de laine et de lin ».

On n'y parle pas, a priori, d'autres fibres.

La Torah interdit donc de porter un habit qui contient, ensemble, du lin et de la laine.

Nos Sages ajoutent qu'il s'agit d'un commandement dont on ne peut comprendre la raison, un « ordre du Roi » (Torat Kohanim 4,18).

Toutefois, les commentateurs en ont proposé plusieurs lectures.

Certains (H’izkouni sur Devarim 22,11; Flavius Josèphe Antiquités IV, 8:11) affirment que cet interdit est lié au fait que de tels vêtements étaient réservés au service du Temple, aux prêtres (kohanim), où c'était permis - et qu'il fallait les distinguer du reste du peuple. Ce qui est permis dans le Temple devient interdit dans la vie quotidienne : marque de séparation entre différentes couches sociales et religieuses.

D’autres (Rambam, Guide III, 37 ; Sefer HaH’inouh’ 551) y voient une réaction à des usages idolâtres : les prêtres païens portaient ces mélanges. L’interdit serait alors une manière de se différencier d’eux, d’affirmer par la négative notre identité.

D’aucuns (Pirkei deRabbi Eliezer, chap. 21 ; Midrash Tanh’ouma, Bereshit 9 ; H’izkouni, id.) lisent dans ce mélange une symbolique plus profonde : la laine, issue du mouton, évoque l’offrande d’Hevel, alors que le lin rappelle celle de Caïn.

Les unir serait impossible : l’un symbolise l’ouverture à l’autre, l’humilité, la fragilité de la vie ; l’autre, la domination, l’appropriation violente. La Torah interdit donc d’associer ces deux registres, inscrivant déjà au commencement de l’humanité une distinction ontologique entre deux visions du monde.

Le Rav Avraham Itzhak Kook (série d'articles intitulés Talelei Orot, publ. dans le journal Peless) approfondit cette lecture.

Selon lui, la laine rappelle la domination de l’homme sur l’animal, souvent au prix d’une dépossession brutale (arracher, voire voler, la toison), alors que le lin exprime le rapport équilibré de l’homme avec la terre qu’il cultive. Mélanger les deux reviendrait à confondre un rapport immoral de domination avec un rapport éthique de mise en valeur.

Ainsi, du sacrifice de Caïn au meurtre de son frère, nous voyons que le rapport de force, lorsqu’il n’est pas limité, conduit toujours à la destruction. Ce n’est qu’avec Shet, fils de la réconciliation, qu’apparaît la possibilité d’une altérité respectée.

Or, cette distinction n’est pas seulement matérielle ou morale : elle est aussi linguistique.

Car l’hébreu, langue de la Torah, reflète dans sa structure même ce jeu de séparations et de recompositions.

La création de mots s’y fait selon plusieurs procédés :

- par schèmes morphologiques (mishkalim) : à partir d’une racine (généralement) trilittère, on forme différents mots qui se répondent comme variations d’une même idée ;

- par ajout de suffixes ou préfixes, qui précisent un état, un lieu ou une appartenance ;

- par composition : deux mots s’unissent pour en créer un troisième, porteur d’un sens nouveau ;

- par acronymes (rashei tevot), fréquents dans la tradition rabbinique (par ex. Tanakh = Torah, Nevi’im, Ketouvim) ;

- par emprunts aux langues étrangères, qui s’intègrent ensuite à la logique hébraïque.

Ces procédés reflètent une tension analogue à celle du lin et de la laine : certains assemblages sont féconds, d’autres sont interdits.

La langue hébraïque montre que l’unité ne se fait pas dans la confusion, mais dans la différenciation ordonnée.

Tout comme on ne mélange pas indistinctement la laine et le lin, on n’associe pas n’importe quelle racine ou suffixe : chaque combinaison porte un sens, une limite, une orientation.

À ce stade, il n’est pas anodin de remarquer que la langue hébraïque elle-même procède comme un tissu. La création de mots par l’usage de schèmes morphologiques (binyanim), par l’ajout de suffixes ou préfixes, par la composition de deux termes, par des acronymes ou encore par l’emprunt aux langues étrangères, sont des procédés. Chaque mot est ainsi comme une étoffe nouvelle, produite à partir de racines et de formes qui s’entrelacent.

De même, le champ lexical du textile et celui du texte s’entrecroisent dans la tradition. Un texte est une étoffe : on le tisse (אריגה), on y entrelace lettres et idées comme des fils. Le vêtement recouvre et protège le corps, le texte recouvre et donne forme à la pensée. À l’inverse, le tissu peut se lire comme un texte codé, porteur de signification. Ainsi, l’interdit du shaatnez ne se réduit pas à une contrainte matérielle : il renvoie à l’art de la composition verbale et spirituelle, à ce qu’il est légitime ou non de mêler.

Le langage rabbinique lui-même témoigne de ce parallèle : le terme Massekhet (מסכת), qui désigne un traité du Talmud, vient de la racine ס־כ־כ, qui signifie « tisser, entrelacer ». Un traité est donc littéralement une étoffe, faite de fils multiples – arguments, récits, divergences – qui forment une trame cohérente. On parle d’ailleurs de « fil conducteur » (h'out ha-shani) pour désigner l’unité qui traverse un discours ou un récit. La pensée, comme le textile, ne prend sens que dans l’art du tissage.

Or le mot sha‘atnez lui-même modélise cela !

En effet, il est étrange, car toutes ses lettres sont radicales, ce qui fait qu’il s’agit d’un mot comportant cinq consonnes radicales (Ibn Ezra) – phénomène extrêmement rare en hébreu. Les lettres ne vont pas ensemble...

De là sont nées plusieurs explications du mot :

Dans la Mishna (Kilaïm 9, 8), les Tannaïm expliquent :

« N’est interdit au titre du mélange des espèces que ce qui est filé et tissé », comme il est dit (Deutéronome 22, 11) : « Tu ne porteras pas sha‘atnez », c’est-à-dire une chose qui est peignée, filée et tissée. Rabbi Shimon ben Elazar dit : « C’est celui qui pervertit et insulte son Père qui est aux cieux. »

Autrement dit, selon le premier avis, le mot est la contraction de trois termes : shoua‘ (peigné), tavoui (filé ensemble), et nouz (lié/cousu).

C’est d'ailleurs ainsi qu’a été tranchée la halakha (bien que les décisionnaires divergent : faut-il que les trois opérations soient réunies pour que l’interdiction s’applique, ou bien chacune suffit-elle séparément, ou encore faut-il que chaque fil ait subi les trois opérations).

En revanche, selon Rabbi Shimon ben Elazar, le mot est composé autrement et sert à indiquer la gravité de l’interdit : « sha‘ » = « qui », « ‘at » = « a couvert, a porté », « nèz » = « vil et abject » (selon l'explication de ses propos par le Rav S. R. Hirsch).

Certains expliquent que sha‘atnez désigne directement le mélange des vêtements (Menah'em, cité par Rashi).

Cela correspond à la méthode de Menah'em, qui privilégie une interprétation « interne » : uniquement d’après les occurrences mêmes, dans les sources, sans recours à des comparaisons avec d’autres langues. Or comme le mot sha‘atnez apparaît seulement dans le contexte de l’interdit des vêtements mélangés, il ne reste qu’à dire que c’est son sens.

Dans ce sens, le Midrash Lekah' Tov explique :

- Sha‘at – c’est la laine qui couvre le mouton, et nèz – c’est la fleur (nots) du lin qui germe de la terre.

On cherche tant bien que mal une racine et un sens à ce mot particulier dont les lettres ont de la peine à s'associer pour former un mot.

Certains chercheurs (cités par Shadal) ont identifié le mot comme un terme égyptien, désignant un vêtement composé de diverses espèces (et R. D. Z. Hoffmann a rapporté que, selon la Septante, il signifie en copte « vêtement falsifié »).

Ce qui irait dans le sens avancé par Maïmonide, cité plus haut, que cet interdit est lié à l'idolâtrie.

Cependant, comme dit plus haut la majorité des mots en hébreu sont formés selon des schèmes morphologiques.

À ces schèmes peuvent s’ajouter des suffixes pour enrichir le sens.

Les compositions sont plus rares (aujourd’hui prisées par les enfants, et l’Académie de la langue hébraïque en propose beaucoup, mais peu sont appliquées).

Les acronymes (comme Tapouz, Tzahal, etc.) sont plus récents et n’existent pas dans la Bible, bien que les Sages et les commentateurs aient parfois interprété des mots bibliques ainsi, mais ce sont probablement et généralement des « acronymes rétroactifs ».

Les emprunts, quant à eux, ont toujours existé mais sont les moins « souhaités ».

Le mot sha‘atnez ne s'accordant avec aucune logique linguistique a donc été expliqué, selon les écoles, comme une composition voire un acronyme (Mishna), comme un schème rare (Menah'em), ou comme un emprunt étranger (Shadal)...

Personne ne comprend vraiment sa composition, parce qu'il y a ici quelque chose qui est en disharmonie avec les règles linguistiques classiques.

On pourrait dire que l’étrangeté même de ce mot reflète le caractère mystérieux de la mitsva qu’il désigne : un interdit qui échappe à la raison humaine, mais qui engage l’homme dans un rapport de fidélité absolue à la Parole Divine.

Face à l’arbitraire apparent de l’interdit, se déploie toute une gamme de lectures : séparation cultuelle à l’intérieur d’Israël, distinction vis-à-vis des idolâtres, mémoire du conflit fondateur entre Caïn et Hével, et enfin réflexion éthique sur la manière dont l’homme se comporte face au monde animal et végétal.

Ainsi, l’interdit du sha’atnez constitue une leçon universelle : distinguer pour mieux unir, séparer pour mieux créer, comme le langage hébraïque lui-même qui fait du tissage des lettres un miroir de l’ordre divin.

Shabbat shalom,

S.E.