Rav Elikan
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Article10 février 20261010 mots

Daf HaYomi – Menah’ot 29

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Le récit de l'ascension de Moïse est l'un des joyaux de la littérature talmudique. Il met en scène la rencontre entre le prophète – Moshé – figure du Maître, avec Dieu, le Maître du Maître qui apparaît comme Scribe, et l'avenir de la Loi – incarné par Rabbi Akiva.

Cependant, une lecture attentive à la lumière des pratiques scribales de l'Antiquité révèle que nous avons peut-être mal compris ce que Dieu faisait réellement, dans ce passage…

La scène : Dieu comme scribe érudit

"Au moment où Moïse monta au ciel, il trouva le Saint béni soit-Il assis, en train de nouer des couronnes aux lettres."

Depuis des siècles, les commentateurs (comme Rachi, etc.) identifient ces "couronnes" (ketarim) aux tagin — ces fins traits ornementaux qui surmontent certaines lettres (comme le Shin, le Ayin, le Tet) dans les rouleaux de la Torah actuels. On imagine alors Dieu peaufinant la calligraphie sacrée.

On a juste un petit problème historique ; en effet, cette lecture se heurte à un anachronisme.

À l'époque des Sages du Talmud (Tannaïm et Amoraïm), le terme taga (couronne) désignait une partie intégrante de la lettre (comme le toit du Dalet), et non un ajout décoratif. De plus, les tagin décoratifs tels que nous les connaissons n'apparaissent dans les manuscrits que bien plus tard, au Moyen Âge...

La question reste donc en suspens.

La aggadeta continue ainsi en présentant Moshé demandant à Dieu pourquoi Il ne lui donne pas la Torah (Moshé attend que Dieu finisse Son Ecriture) :

"Moshé dit : Maître du monde, qui te retient ? [Dieu] lui répondit : Il y a un homme qui doit venir au bout de plusieurs générations, Akiva ben Yossef est son nom, et il doit interpréter sur chaque pointe et pointe (kotz ve-kotz) des monceaux de lois."

Dans la lecture classique, le kotz est une petite épine graphique, un détail infime de l'encre.

Rabbi Akiva serait donc un virtuose capable de déduire des lois à partir de détails calligraphiques insignifiants !

Pourtant, nulle part dans le Talmud on ne trouve de loi dérivée de la forme ornementale d'une lettre (ni de la part de Rabbi Akiva, ni qui que ce soit d’autre…).

Le professeur Shlomo Naeh a proposé le h’idoush suivant : le mot kotz ici ne vient pas de "épine"/enjolivure de la lettre, etc., mais de la racine k-tz-tz (couper, segmenter).

Il faudrait alors lire koutza (qui est la version la plus commune dans tous les manuscrits), qui signifie une section ou une parasha.

C'est un terme technique parallèle au concept samaritain de qissa (section textuelle).

La réponse de Dieu prend tout son sens.

Il dirait à Moïse :

"Je suis en train de structurer le texte en sections précises, car Rabbi Akiva saura un jour déduire des lois non pas de l'encre, mais de l'agencement des paragraphes et des coupures du texte".

En effet, Rabbi Akiva est célèbre pour son exégèse rigoureuse.

Il accorde une importance capitale non seulement aux mots, mais aux silences et aux espaces blancs entre les paragraphes (les parashot).

Le Sifra, un midrash de l'école d'Akiva, explique explicitement que les pauses entre les sections servaient à donner à Moshé (et par extension à l'étudiant) un espace de réflexion.

Cette histoire prend alors tout son sens.

Moshé qui entend la Parole Divine n’entend pas les silences.

Le silence et l’entre-verset est le propre d’un temps où il n’y a plus de prophétie - kol demama daka.

Revenons à notre première question : si Dieu n'ajoute pas de fioritures, que fait-Il ?

Que signifie « kosher ketarim » ?

Selon Yakir Paz (dans son article à ce sujet publié dans la revue Tarbiz, année 86, vol. 2-3 (2019), p. 233-267), il agirait comme un scribe professionnel de l'époque gréco-romaine, donc l’époque de Rabbi Akiva...

Pas étonnant que Moshé ne comprenne pas ce qu’il voit !

À cette période, pour marquer la fin d'un livre ou d'une section majeure, les scribes dessinaient dans la marge un signe appelé *coronis* (κορωνίς).

Ce signe, qui ressemblait initialement à un oiseau, a évolué pour devenir un tracé sinueux évoquant un ruban noué ou un diadème royal.

Le terme coronis partage d'ailleurs la même racine que corona (couronne).

Cela voudrait dire que Dieu ne "décore" pas le texte ; Il le structure.

Il appose les signes de ponctuation savants marquant la fin des sections.

Le lien entre la "couronne" (keter - coronis) et la "pointe" (kotz - section) devient alors évident, résolvant la tension du récit.

L'action de Dieu serait la suivante, Il terminerait l'écriture de la Torah en y marquant les pause, les espaces, les entre-lignes.

Comme tout scribe érudit de l'Antiquité, une fois le texte copié, il ajoute dans les marges les coronis (les couronnes) pour indiquer visuellement où s'arrêtent et où commencent les sections (kotzim) .

En résumé, Dieu "noue des couronnes" (coronis) pour marquer les "sections" (kotzim) afin que Rabbi Akiva puisse interpréter la structure même de la révélation divine.

Epilogue : pourquoi aurions-nous oublié cette signification ?

Parce que que cette tradition, ancrée dans les pratiques scribales en Israël à l’époque romaine, a voyagé jusqu'à Babylone.

Or, les scribes de Babylone ne connaissaient pas l'usage de la coronis.

Confrontés à ce récit où Dieu "noue des couronnes", et ne comprenant pas la référence technique, les Sages babyloniens auraient réinterprété le terme.

Ils auraient imaginé que les couronnes devaient être ces petits traits sur les lettres (tagin) et c’est cette tradition qui figure parmi les commentateurs classiques.

C'est ainsi qu'un récit décrivant à l'origine Dieu comme un éditeur méticuleux structurant Sa Torah pour des temps où la Prophétie, la Parole ne peut plus être entendue directement, est devenu la fondation mystique de la calligraphie sacrée – comme le Sefer Tagin, transformant des signes de ponctuation oubliés en ornements chargés de secrets.

On pourrait dire qu’on assiste ici au passage des modalités de l’oralité aux modalités de l’écriture, ou comment l’exil nous a empêché d’entendre dans les silences et on s’est raccroché à des « pointes » pour garder notre lien au Sacré !