Rav Elikan
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Article26 août 20251332 mots

De Re’eh à Shoftim

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Quel rapport entre la fin de Re’eh et le début de Shoftim ?

Une question qui semble anodine, mais finalement, pas tant que ça, parce qu’elle ouvre des pistes de réflexion fascinantes :

1. R. A. Ibn Ezra, H’izkouni et Or HaH’ayim (au début de Shoftim) expliquent, chacun dans son style, que même si on monte à Jérusalem trois fois par an pour les fêtes de pèlerinage, où se trouve le grand Beth Din, il est néanmoins nécessaire d'établir des tribunaux locaux, dans chaque ville pour rendre justice localement, sans attendre d'aller à Jérusalem.

En fait, ils soulignent un aspect important de la Justice, elle doit être partout, mais surtout locale. Un système centralisé qui gère tout peut être problématique dans la mesure où il crée trop de bureaucratie d’une part et ne prend pas en compte les mentalités et événements locaux qui pourrait influencer le jugement. Chaque tribu, chaque localité avait son Beit Din et l’usage en Judée n’était pas le même qu’en Galilée. La Loi, la Volonté Divine, n’est alors pas délocalisée, elle s’adapte à chacun, selon son lieu, ses conditions de vie, etc.

2. R.Y. Ba’al HaTourim relie le commandement de nommer des juges aux fêtes de pèlerinage, en soulignant que les fêtes sont fixées par les juges, par le Sanhédrin qui « définit » le temps en fixant la néoménie (à comparer avec resp. Rema de Fano §6 qui explique ainsi l’idée de pèlerinage chez les rabbins pendant les fêtes). Le Tour cite également le Talmud (Beitza 17a) qui dit que c’est le sens des termes "Israël sanctifie les temps" (israël mekadesh haZemanim), ce qui est peut-être lié à la mission des juges de s'assurer que les gens ne pèchent pas lors des fêtes (cf. Kidoushin 81a et Rokeah’ sur la Torah, id.)

Le temps sacré, consacré, le rituel n’est pas différent du système juridique ; notre Loi est religieuse, nos Juges sont nos Maîtres, ils gèrent not re temps. C’est finalement accepter d’avoir des représentants d’une Loi Divine sur Terre qui pousse les hommes à devenir meilleurs – il n’y a là aucune mention d’annihilation aveugle envers des gourous, au contraire, c’est « nous qui devons, pour nous-mêmes » nommer des Juges et des officiers qui appliqueront la Loi. C’est dans une volonté d’union nationale, de responsabilité commune que nous comprenons que la Parole Divine nous devons l’accueillir et la traduire.

3. Rabbenou Avigdor le Franc un des derniers tossafiste au 13ème siècle (disciple de Rabbi Shmouel de Falaise et de Rabbi Yehouda de Metz), dans son commentaire sur la Torah, explique que la bénédiction divine mentionnée à la fin de Ré'eh – que Dieu nous donne si on est méritant – est directement liée à l'observance des lois et des jugements, ce qui introduit naturellement les juges dans Shoftim.

On peut retrouver cette idée chez nos Sages qui parlent dans le Talmud (en H’agigah 26b) du fait que lors des fêtes, les pèlerins voyaient la Présence divine, tout comme dans un tribunal qui rend une justice équitable où la Présence divine réside également (TB Berah’ot 6a selon Tehilim 82,1).

C’est dire que dans la halah’a, il n’y a pas de différence entre le « droit civil » et phénomène rituel ; tous deux sont des lieux de Révélation.

4. Le Baal HaTourim relie l'obligation de se présenter à son maître lors des fêtes de pèlerinage (cf. TB Rosh HaShana 16b) à l'idée de voir la "face de Dieu" qui est comparée à l'importance des juges. Dans ce cadre-là, on peut comprendre les propos étonnants du Zohar (III, 88a) qui associe la "face de Dieu" à Rabbi Shimon Bar Yoh’ai – את פני האדון ה' - דא רבי שמעון בן יוחאי. Le Pnei Menah’em de Gour (par. Emor, 1993) explique qu’il s’agit dans les deux cas de voir « la force de la Torah » au Beit Din et durant les fêtes, au Temple, ce serait ainsi qu’on « verrait » la Présence Divine.

Cette explication présente elle aussi un aspect de la transcendance Divine, dans son aspect immanent. On pourrait « voir » Dieu dans le Visage de l’Autre, pour le dire en termes lévinassiens, à condition que ce dernier laisse transparaître le Divin. Cette « perception transparente » ne pourrait advenir que par la Torah, par l’étude, qui révèle le Divin qui est en notre sein.

5. Le Tossafiste de Sens, au 13ème siècle, rabbi Itzh’ak ben Yehoudah HaLevi, dans son commentaire « _Peaneah’ Raza_ » établit un lien intéressant entre les deux parashiot : de même qu’on ne peut pas venir les mains vides au Temple (ולא יראה את פני ה' ריקם), on doit venir avec un sacrifice (Rambam, hil. H’aguiga 1,1), ou de la tzedaka (Yireim comm. §425), ou au moins « empli de Mitzvot » (Targoum pseudo-Yonathan sur Devarim 16,16), ainsi, par opposition on n’a pas le droit de venir les mains pleines devant le tribunal ; en effet, on ne doit surtout pas offrir de pot-de-vin aux juges.

Le seul endroit où on peut donner quoique ce soit, c’est devant Dieu qui ne peut, ni ne doit rien recevoir !

Ce parallèle étonnant permet de réfléchir la place de l’homme dans le monde et le rapport au Divin qui nous donne tout et auquel on ne peut rien vraiment donner, mais qui nous astreint à ne « pas venir les mains vides ».

Alors que nos relations humaines sont toujours dans le donnant-donnant d’une certaine manière (un amour désintéressé peut-il exister ?) et là, quand l’homme devient le « symbole » de Divin, par la Loi, il lui faut s’effacer et ne rien recevoir, tout donner, être à l’écoute – hamishpat leElokim hou.

6. Rav H’ayim Yerouh’am de Buczacz (Sefer Divrei H’ayim, 1ère part. p. 63 dans le livret "Asseifat Divrei H’ah’amim") rapporte l’enseignement suivant :

"J'ai entendu de la part de mon cousin, le rabbin tsaddik Avraham, Av Beth Din de Narał, qui avait entendu du Admor, le Baal 'Daat Kedoshim', Rabbi Avraham David de Buczacz (1771-1841), lorsqu'il était avec lui, une explication sur le lien entre 'comme la bénédiction de Dieu que vous avez reçue' (ברכת ה' אלוקיך) et 'juges et officiers' (שופטים ושוטרים). [Il mentionnait toujours les liens dans le Deutéronome ; je l'ai entendu plusieurs fois, mais cela m'a échappé à cause de mes péchés]. Il a expliqué, selon ce qui est connu, que le Shabbat est source de bénédiction pour toute la semaine, et que le Shabbat ne possède rien de lui-même, mais seulement ce qu'on lui prépare en semaine, et pourtant, il est une source de bénédiction pour les Justes de la génération, qui apportent bénédiction et succès à tout le monde, bien qu'ils se contentent d'une modeste quantité de nourriture, comme Rabbi Hanina ben Dossa, qui ne possédait proprement rien. C'est cela 'comme la bénédiction de Dieu... juges et officiers' : la bénédiction de Dieu que vous avez reçue, c'est-à-dire le Shabbat, engendre les juges qui sont comme les tsaddikim, n’ont rien à eux-mêmes dans le tribunal. Ainsi, en disant « Juges et officiers tu t'établiras pour toi-même », l'intention de notre maître Moshé était la suivante : de la même manière que toute personne ayant une question va elle-même consulter le rabbin, même sans qu'on l'y pousse, ainsi devrait-on procéder pour les questions de droit civil, aller consulter d'eux-mêmes sans qu'on les y oblige, afin d'éradiquer le mal. Cependant, Yitro a dit que pour ce qui concerne l'argent, il faut un préposé (exécuteur – « noguesh »), car l'attrait pour l'argent est grand, et sans pression, on ne voudra pas donner. C'est pourquoi il est dit 'juges et officiers tu t'établiras pour toi-même', spécifiquement avec ton aide, mais dans son esprit, il souhaitait que chacun vienne de lui-même poser des questions sans avoir besoin d'un officier qui le pousse à cela".

7. Pour aller plus loin : cf. Kovetz Kerem Shelomo, 9ème année, Kountrass 9, p. 45 où figure une jolie explication du rav David Oppenheim sur cette question.

Shabbat shalom

S.E.