Passer de GPT à TRT – le langage du shofar
1. *Le langage artificiel*
Il ne fait aucun doute que cette année a été l’année de l’intelligence artificielle.
Une année où nous avons tous découvert, plus que jamais, des outils et des plateformes qui permettent, en posant une simple question, de recevoir un monde en retour. Ce n’est pas ici le lieu ni le moment de décrire toutes les capacités de ces instruments informatisés, mais elles s’immiscent désormais dans quasiment tous les aspects de nos vies : d’un système sophistiqué qui identifie des points de repère pour une frappe aérienne, à des outils d’analyse économique qui remplacent sans peine dix experts de la Bourse, jusqu’à des images colorées et des personnages qu’un enfant peut créer en un instant, sans avoir étudié des années dans une faculté de design visuel, etc. etc. Et l'avancée est exponentiellement rapide.
Mais c’est justement le moment de parler des limites de cette "intelligence".
Je ne parle pas de son manque de précision, il semble qu’elle continuera à s’améliorer et à s’ajuster ; ni que la réduction de nos heures de travail soit un problème - on de trouve d’autres occupations, plus de temps pour étudier, plus d'outils.
2. *L'artificialité de l'intelligence*
Peut-être que le shoffar pourrait nous aider à définir ce qui manque à l'IA: l’authenticité, l’émotion naturelle, la compassion, le balbutiement, l’improvisation et le tremblement de la voix.
Quand ce système dit qu’il partage notre peine - on sait que ce ne sont que des mots creux.
Quand il s’excuse ou dit se réjouir d’une réponse erronée ou correcte - on sait que ce ne sont que des paroles vides.
Un des responsables de ces systèmes a récemment découvert que leur parler avec politesse et leur dire « merci », «s'il te plaît » etc. - surchargeait leurs capacités de calcul et entraînait des coûts de dizaines de millions de dollars... !
3. _La recherche de perfection - un artifice ?_
Nous veillons à ce que notre loulav soit parfaitement droit, que notre étrog soit sans défaut, que notre matsa soit entièrement cuite, que notre rouleau de Torah soit écrit jusque dans le plus petit trait de lettre.
Mais pour le shofar, la halakha enseigne quelque chose de fascinant :
« Que son son soit très grave ou très aigu, il est valide, car tous les sons sont valides dans le shofar »
(Sh. Ar. OH 586,6).
On pourrait dire que sans cette halakha, l’essence même du shofar manquerait !
Le shofar symbolise les pleurs, les sanglots naturels, le soupir de soulagement.
Il ne peut pas jouer selon une partition, il ne peut pas avoir un seul timbre.
Il doit se distinguer du son de la trompette.
Lorsqu'un orchestre est accompagné de shofar , on remarque combien il sonne étrangement parmi les autres instruments.
Il n’y a pas de notes pour le shofar, pas de touches ni de cordes, pas de pistons comme sur les autres cuivres...
A Rosh Hashana au Temple, on utilisait des trompettes, mais on mettait en avant le shofar :
« … et deux trompettes sur les côtés. Le shofar allonge, et les trompettes raccourcissent, car la mitsva du jour est avec le shofar »
(Rosh Hashana, chap. 3, Mishna 3).
4. _Le cri contre les mots_
Le Rambam rappelle (hil. Teshouva 3,4) que le shofar n’est pas qu’une mitsva technique, il contient un appel symbolique :
« Réveillez-vous de votre sommeil, vous qui êtes endormis dans l’oubli. Examinez vos actions et revenez repentants. »
Le shofar n’a pas de mots, mais il secoue plus que n’importe quel discours articulé.
Rabbi Nah'man de Breslev ajoutait que parfois, ce qui touche le plus dans un chant ou une prière, ce n’est pas la justesse mais le tremblement de la voix, l’imperfection qui révèle l’authenticité (Likoutei Moharan II, 8).
Le shofar est ce tremblement.
L’intelligence artificielle, elle, lisse, polit, calcule.
Elle ne connaît pas la faille, et c’est pour cela qu’elle ne connaît pas la vérité de l’émotion.
Le Talmud enseigne que nous utilisons la corne du bélier
« pour rappeler le sacrifice d’Isaac, afin que Dieu se souvienne de nous avec compassion »
(TB Rosh Hachana 16a).
La compassion divine s’éveille par un cri brut, pas par une démonstration rationnelle.
Emmanuel Levinas écrivait que le langage humain véritable commence dans l’appel à l’autre.
Mais avant le langage, il y a le cri. Le shofar est ce cri existentiel, comme l'explique le Shem miShemouel de Sokhatchov.
5. *Le souffle de vie*
La Torah dit :
« L’Éternel insuffla dans ses narines un souffle de vie »
(Genèse 2,7).
Le shofar ne fonctionne que par le souffle humain.
Il est l’expression la plus pure de la vie, de la respiration qui vient du Créateur.
L’IA, elle, ne respire pas.
Elle calcule, mais ne vit pas.
Le Rav Kook écrivait (Orot haTeshouva 15,10) que le retour à soi, la teshouva, ne se fait pas selon un programme fixé mais comme une inspiration qui jaillit spontanément.
Le shofar est cet instrument de l’improvisation spirituelle, du jaillissement.
L’IA est l’instrument de la répétition.
En psychologie moderne, Donald Winnicott a parlé du « vrai self » par opposition au « faux self » socialement adapté.
Le shofar, c’est le vrai self : sans fard, brut, parfois discordant.
L’IA n’est qu’un faux self, un masque qui dit ce que l’on attend.
Carl Rogers ajoutait que l’authenticité suppose la congruence : être aligné avec ce que l’on ressent réellement. Le shofar est congruent, l’IA ne l’est pas.
Le shofar est donc l’instrument du bouleversement intérieur : au Sinaï, à Rosh Hashana, à la délivrance messianique.
Toute l’année, nous vivons dans un monde de technologie, d’organisation, de planification. Mais aujourd’hui, nous devons redevenir shofar : cri intérieur, désordre sacré, authenticité.
6. _Conclusion_
C’est le moment de nous demander : pouvons-nous nous laisser imprégner par le shofar ? Exprimer notre gratitude sans rapport avec le fait que ce soit profitable ou non, dire ce que l'on pense, avec respect mais sans volonté de (se com)plaire à l’autre.
Certes, toute l’année nous utilisons des instruments artificiels.
Mais aujourd’hui, c’est le jour du shofar.
Aujourd’hui, nous sonnons et nous clamons : tekia – teroua – tekia - TRT.
Aujourd’hui est le jour où nous remplaçons le modèle GPT par le modèle TRT.
Shana Tova, ketiva veh'atima tova.